Critique : “Kiss me, Kate” au Théâtre du Châtelet du 3 au 12 février 2016

Critique : "Kiss me, Kate" au Théâtre du Châtelet du 3 au 12 février 2016Le compositeur Cole Porter connaît enfin les honneurs du théâtre du Châtelet à travers cette production éblouissante de son œuvre la plus célèbre.

Après avoir présenté ces dernières années les œuvres de George Gershwin (An American in Paris), Jerome Kern (Show Boat) et Richard Rodgers (The King and I ; Carousel ; The Sound of Music), le Théâtre du Châtelet nous offre le plaisir de découvrir sur sa scène l’œuvre majeure d’un quatrième membre des Big Five – qui avec Irving Berlin constituent le quintet de compositeurs qui ont défini la comédie musicale américaine dans la première moitié du XXe siècle.

Antépénultième composition de Cole Porter pour Broadway, Kiss me, Kate est également son œuvre la plus connue. Cette adaptation de La Mégère apprivoisée de William Shakespeare a marqué l’histoire du théâtre musical américain en étant la première comédie musicale à être récompensée d’un Tony Award en 1949, et s'est fait connaître du public français grâce à son adaptation cinématographique de 1953.

"Kiss Me, Kate" au Théâtre du Châtelet © Marie-Noëlle Robert

Inspirée des querelles incessantes du couple de comédiens formé par Alfred Lunt et Lynn Fontanne au cœur des années 30, la pièce offre un regard croustillant sur la façon dont l’endroit et l’envers d'un décor de théâtre s’enchevêtrent parfois pour donner lieu à des situations fantasques.

Jazz et lyrisme au service de deux univers antagonistes

Allant et venant régulièrement entre la représentation du théâtre dans le théâtre et les coulisses de la comédie qui se déroule devant nos yeux, la mise en scène de Lee Blakeley (Into the Woods ; The King and I) joue avec virtuosité la carte du contraste : les vocalises lyriques et les décors pastels aquarellés de The Shrew (la pièce dans la pièce) trouvent leur contrepoids dans les accents jazzy des années 40 et l’obscurité des coulisses du Ford’s Theatre. La collision de ces deux univers est d’autant plus saisissante que la modernité sexy des loges et autres locaux techniques (on aurait presque envie de penser à un Chicago de Bob Fosse) alterne avec le kitsch ampoulé (et assumé) de scènes théâtrales un rien soporifiques. Les deux interprètes principaux excellent néanmoins dans les deux registres.

"Kiss Me, Kate" au Théâtre du Châtelet © Marie-Noëlle Robert

C’est pourtant l’action située à l’envers du décor qui tient en haleine et nous charme le plus. Le cadre des coursives sombres et des loges offre à Kiss me, Kate ses moments les plus mémorables, grâce à l’intrigue secondaire d’un jeune couple de comédiens débutants campés par les très talentueux Francesca Jackson et Alan Burkett. Chacun à leur tour, ils nous offrent des numéros swing emplis de glamour ("Always True to You in My Fashion") et de charme sur fond de claquettes ("Bianca"), dans un second acte débuté par l’éblouissant "Too Darn Hot" de Fela Lufadeju et l’ensemble.
À eux seuls, ces quelques numéros valent la peine de découvrir cette production très réussie de Kiss me, Kate. Maîtrisés dans leur moindre aspect, de la mise en scène à la scénographie en passant par les lumières et les chorégraphies, ils nous donnent la formidable impression de voir le Théâtre du Châtelet oser pour la première fois le registre du musical façon Broadway dans ses codes les plus modernes, ce que l’institution peine habituellement à nous offrir, tiraillée qu’elle est entre les codes de l’opéra et de l’opérette qui ont fait sa réputation.
L’humour n’est pas en reste avec le duo de gangsters campés par Martyn Ellis et Daniel Robinson, dont les bouffonneries un rien surannées font mouche à tous les coups.

"Kiss Me, Kate" au Théâtre du Châtelet © Marie-Noëlle Robert

Hélas, la misogynie qui sous-tend cette œuvre datée (une femme de caractère qui ne se laisse pas dicter son comportement par les hommes serait obligatoirement une hystérique qu’il faut redresser) trouve son apogée dans un final aussi expéditif que révoltant qui voit l’héroïne revenir à la raison et la docilité qu’imposerait sa condition de « sexe faible ».

"Kiss Me, Kate" au Théâtre du Châtelet © Marie-Noëlle Robert

Si ce n’était cette conclusion franchement décevante venue d’un autre temps, on ne retiendrait que la formidable partition de Cole Porter, accrocheuse autant qu'accessible, magistralement interprétée, dont le ton est donné par le magnifique numéro d’ouverture "Another Op’nin’, Another Show".


Kiss Me, Kate, de Cole Porter, Bella et Samuel Spewack



Au Théâtre du Châtelet
1 place du Châtelet, 75001

Paroles et musique de Cole Porter, livret de Bella et Samuel Speawack

Édition critique David Charles Abell et Sean Alderking



Direction musicale : David Charles Abell ; Mise en scène : Lee Blakeley ; Décors : Charles Edwards ; Costumes : Brigitte Reiffenstuel ; Chorégraphie : Nick Winston ; Lumières : Emma Chapman ; Soud design : Stéphane Oskeritzian.

Avec : Christine Buffle, David Pttsinger, Francesca Jackson, Alan Burkitt

Et : Jasmine Roy, Fela Lufadeju, Martyn Ellis, Daniel Robinson, Jack harrison-Cooper, Thierry Picaut, Joe Sherridan, Damian Thantrey, Franck Vincent, Thomas Boutilier, Ryan-Lee Seager, Sean Lopeman, John Paval

Ensemble : Lydie Alberto, Emily Apps, Catherine Aarondel, Fiona Bitmead, Elisa Doughty, Wayne Fitzsimmons, Grégory Garrel, Rebecca Jayne-Davies, Franck Lopez, Anjali Mehra, Molly McGuire, Eddie Myles, Lucy Page, Charlotte Anne Steen, Lauren Van Kepen, Leah West, Jack Wilcox



Orchestre de Chambre de Paris



Les 3, 4, 5, 9, 10, 11 et 12 février 2016 à 20h
Le 6 février 2016 à 15h et 20h

Le 7 février à 16h

1 réponse

  1. Anonyme
    Je ne peux que féliciter le Chatelet pour cette nouvelle merveilleuse nouvelle production. Je suis d'accord avec votre article même si la fin date d'un musical de 1948, reste tout de même cet humour bien senti du lancer de bouquet qui fini le show par un éclat de rire alors qu'il y a encore 2 ans certains défilés dans la rue contre un projet de loi. Cette production peut sans complexe aussi traverser l'atlantique pour Broadway au risque que les américains trouvent que l'on fait des choses meilleures que certaines de leurs productions. Dommage que le Chatelet ne programme ce spectacle que si peu, hier c'était complet et de fortes réactions très positives à la sortie.
  2. […] cette fois-ci, le grand Cole Porter : compositeur et parolier à qui l’on doit entre autres Kiss Me Kate ou Anything Goes, l’homme de spectacle américain a en effet passé une bonne partie des années […]

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