Critique : “L’Opéra de quat’sous” à l’Usine C de Montréal

Critique : "L’Opéra de quat’sous" à l’Usine C de MontréalL’esprit provocateur de Bertolt Brecht qui nous entraîne au-delà des apparences pour nous laisser un goût acerbe dans la bouche n’a cessé de fasciner les dramaturges au fil des années. Avec son adaptation québécoise de L’Opéra de quat’sous, Brigitte Haentjens a voulu à son tour revisiter cette fable mythique où les bas-fonds londoniens cèdent cette fois la place au Montréal vérolé de 1939.

Le pari était risqué. Pourtant, après tant de versions différentes de cette œuvre célèbre, cette nouvelle adaptation est parvenue à lui donner une autre vie tout en restant fidèle à son sens premier. Cette renaissance, nous la devons aux deux complices d’un théâtre polémique : la metteure en scène et directrice artistique du théâtre Sibyllines Brigitte Haentjens (Woyzeck) et le dramaturge franco-ontarien Jean Marc Dalpé (Août – un repas à la campagne).

Faire tomber les masques

Créé à Berlin en 1928 à l’aube de la prise de pouvoir par Hitler, L’Opéra de quat’sous raconte la rivalité entre Jonathan Jeremiah Peachum et Mackie-le-Couteau, l’un "roi des mendiants" exploitant la misère humaine, l’autre criminel habitué des bordels. Le conflit entre les deux hommes éclate lorsque Mackie épouse en cachette Polly, la fille de Peachum. Leur rivalité s’étendra alors à la ville tout entière, laissant rapidement entrevoir un monde où règnent la trahison, la corruption, la cupidité et l’hypocrisie.

Plus qu’une concurrence entre deux "hommes d’affaires", ce sont bien deux systèmes diamétralement opposés qui s’affrontent. Alors que Peachum représente l’ordre et ses valeurs conservatrices, Mackie et sa bande incarnent le chaos, l’insoumission et la révolte. Entre l’imposture institutionnelle et la rébellion, on peut alors se poser la question, tel le suggère la pièce: "Qui est le plus grand criminel : celui qui vole une banque ou celui qui en fonde une ?"

Fidélité et renaissance

En implantant l’action dans les milieux louches de Montréal d’avant-guerre au moment de la visite du Roi Georges VI, cette adaptation propose de voir la pièce originale dans un ancrage certes différent, mais un contexte qui reste similaire. Le défilé du couronnement de la reine à travers Londres est ainsi substitué au cortège royal de Georges VI en visite à Montréal en 1939. Ce subterfuge est réussi et le lien avec l’Angleterre est préservé. L’histoire coule de source comme si elle avait toujours été située dans la métropole canadienne.

Une traduction québécoise

Pour rapprocher le spectateur du spectacle, Jean Marc Dalpé a choisi un langage qui parle aux Québécois avec des expressions souvent crues dont la vulgarité première laisse la place à l’étonnement et la satisfaction à l’écoute de ce parler populaire dont chacun des mots a été habilement choisi. En retravaillant ainsi le texte à partir d’une traduction littérale de l’allemand, Dalpé donne tout son sens et sa couleur à cette adaptation dont l’argot français ne pouvait refléter la nouvelle réalité mise en scène. Ce français québécois truculent est bien dosé et parvient intelligemment à faire revivre les personnages de l’histoire sous de nouveaux auspices. Fidèle à l’esprit de Brecht, l’adaptation respecte cependant la trame en rendant les trois niveaux de langue de la pièce.

Aux dialogues arrogants et apartés lancés aux spectateurs s’ajoutent les chansons et la musique à la fois grave et majestueuse de Kurt Weill. Dirigée par Bernard Falaise, elle arrive à former un tout avec la pièce, mêlant la parodie à la profondeur. Cet heureux mélange on le retrouve également chez les interprètes, dont les numéros chantants révèlent leur débauche, mais aussi celle de la société.

Une distribution éclatante

Cette adaptation québécoise n’aurait pu rêver d’un meilleur casting. Outre Sébastien Ricard qui campe à merveille Mackie-le-Couteau, tantôt impérieux, tantôt pédant et parfois même romantique, Jacques Girard incarne un Monsieur Peachum qui nous laisse pantois tant il débite brillamment son texte. Si Ève Gadouas joue subtilement une Polly éprise qui ne tarde pas à trahir son bien-aimé, la performance de Kathleen Fortin (Madame Peachum) est un réel plaisir à regarder. Son jeu comique et le franc-parler de son personnage nous séduisent du début à la fin, sans oublier ses prestations vocales captivantes.

Production audacieuse levant le voile sur les plus bas instincts de la nature humaine, L’Opéra de quat’sous est l’un des spectacles les plus attendus au Québec cet hiver et on comprend pourquoi. Le défi était de taille, mais il a été assurément relevé avec brio !


 L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill

Texte traduit et adapté par Jean-Marc Dalpé et mis en scène par Brigitte Haentjens

Du 24 janvier au 11 février 2012, 20h00

Usine C
1345, avenue Lalonde
Montréal (QC)

Texte & musique de Bertolt Brecht et Kurt Weill

Mise en scène : Brigitte Haentjens ; Traduction : Jean-Marc Dalpé ; Direction musicale : Bernard Falaise ; Assistance à la mise en scène et régie : Dominique Cuerrier ; Dramaturgie : Florent Siaud ; Scénographie : Anick La Bissonnière ; Costumes : Yso ; Lumière : Guy Simard ; Maquillages et coiffures : Angelo Barsetti ; Conception sonore : Frédéric Auger ; Accessoires : Julie Measroch ; Direction de production : Sébastien Béland ; Direction technique : Jean-François Landry

Avec : Sébastien Ricard, Eve Gadouas, Jacques Girard, Kathleen Fortin, Marc Béland, Céline Bonnier, Ève Pressault, Pierre-Luc Brillant, Xenia Chernyshova, Larissa Corriveau, Jean Derome, Francis Ducharme, Bernard Falaise, Maxim Gaudette, Alexandre Grogg, Sharon James, Émilie Laforest, Nicolas Letarte, Marika Lhoumeau, Nicolas Michon, Frédéric Millaire Zouvi, Iannicko N’Doua, Mani Soleymanlou

Une création de Productions Sibyllines

3 réponses

  1. Anonyme
    Pouvez-vous préciser en quoi "Peachum représente l’ordre et ses valeurs conservatrices"??
  2. Nathalie Katinakis
    Dans le sens d'une métaphore de l'hypocrisie institutionnelle; Peachum étant le dirigeant d'une société de mendicité.
  3. J. Martin
    En somme, la relecture est simpliste. Le Québec des années 30 n'est pas le Berlin déguisé en Londres de la pièce. La mise en scène est lente et "classique", conventionnelle et lourde, et ne me dites pas que le 'numéro final' ne vous a pas fait penser au numéro du Bye-Bye de Radio-Can/Cloutier et cie sur les "indignés". Les comédiens se démènent et semblent assez disparates dans leur jeu et dans l'espace, et le simili-choeur grec semble plus jouer à "Jean dit" qu'à faire du Brecht. C'est du travail ambitieux et plein de bonnes intentions mais qui tombe à plat... Malgré l'effort soutenu de tous les comédiens. Dépoussiérer un texte comme celui de Brecht demande qu'on s'attarde davantage au développement des liens à faire entre le contexte social et politique de la pièce et celui du Montréal des années 30; il ne s'agit pas seulement de faire de la "forme", il faut aussi soutenir le "fond". Entendre Sébastien Ricard chanter, c'était entendre Gilles Vigneault... Weird.

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