Critique : “Magdalena” au Théâtre du Châtelet du 18 au 22 mai 2010

Critique : "Magdalena" au Théâtre du ChâteletMagdalena
Du 18 au 22 mai 2010 au Théâtre du Châtelet.
20h, de 10€ à 95€

Au cœur de la programmation "Broadway Musicals" (composée des plus grands chefs-d'œuvre du genre - The Sound of Music; A Little Night Music; Les Misérables) offerte par le Théâtre du Châtelet cette saison, Magdalena fait figure de curiosité.

D'abord parce qu'il s'agit d'une œuvre extrêmement méconnue du répertoire du théâtre musical américain. Ensuite parce qu'il s'agit d'une pièce hybride à l'intersection de plusieurs genres : l'opéra, la comédie musicale, et le folklore brésilien, à l'image des influences de son compositeur, Heitor Villa-Lobos.

Une production d'envergure

En dépit de son statut de challenger aux côtés des "grands" musicals qu'il nous a déjà été donné de voir cette saison dans la même salle, la pièce bénéficie d'un traitement aussi prestigieux que ses prédécesseurs. La scénographie, signée Derek McLane, nous plonge dans une jungle colombienne fantasmée où une nuée de lampions couleur émeraude signifient la luxuriance de la végétation, au bord du Rio Magdalena.

"Magdalena" au Théâtre du Châtelet

L'émeraude c'est surtout la pierre au cœur de l'intrigue : elle rythme la vie des indiens Muzos qui l'extraient de la mine; elle est le talisman qui lie les deux héros, Pedro et Maria, deux amants qui jouent au jeu du chat et de la souris; elle est la convoitise de Teresa, cuisinière parisienne qui a fait tomber à ses pieds le général Carabaña, dont elle espère recevoir un collier serti de cent pierres vertes.

"Magdalena" au Théâtre du Châtelet

La pièce brille par sa richesse visuelle, elle nous emporte dans les contrées reculées d'Amérique du Sud ou au pied de Montmartre, où la truculente Teresa, sous la direction de la metteur en scène Kate Whoriskey, sort de terre telle une diablesse. On remarquera également le délicat travail de création lumières qui crée des ambiances élégantes et toujours très justes au long de l'intrigue.

Un livret mineur pour une partition marquante

Cependant, la qualité de la mise en scène ne saurait dissimuler la pauvreté d'un livret pourtant prometteur. Elliptique, il ne traite qu'en surface la totalité des thèmes (de la nostalgie parisienne à un amour rendu impossible par la religion, en passant par la révolte populaire des Muzos). L'argument ne réjouit qu'au cours des quelques scènes de l'infernale Teresa, interprétée par Aurélia Legay, dont chaque apparition est emprunte d'humour et applaudie à tout rompre par le public.

"Magdalena" au Théâtre du Châtelet

Déjà fortement critiqué à la création de la pièce en 1948, le livret de Frederick Hazlitt Brennan et Homer Curran ne souffre pas la comparaison avec les œuvres plus ambitieuses évoquées plus haut. La faute, entre autres, à des personnages monolithiques qui ne subiront (on les plaint) aucune évolution au fil de leurs péripéties.

La partition en revanche, savant métissage entre classique, Broadway et airs tribaux, offre une expérience tout à fait saisissante, et les paroles de Robert Wright et George Forrest offrent quelques morceaux de bravoure (particulièrement au personnage de Teresa, une fois de plus), jouant sur les trois langues des personnages : anglais, espagnol et français.

"Magdalena" au Théâtre du Châtelet

Comme le suggère le programme du spectacle, Magdalena a sans l'ombre d'un doute influencé un certain nombre d'auteurs et compositeurs de musicals. Comment ne pas voir dans la passion qui anime Maria et Pedro les parents spirituels de Maria et Tony dans West Side Story ? La partition elle-même laisse entrevoir le soupçon que Leonard Bernstein y a puisé quelque inspiration pour son chef-d'œuvre.

Par ailleurs, Teresa ne sera pas sans évoquer Miss Lovett, l'infâme cuisinière prête à tuer pour confectionner ses tartes dans Sweeney Todd. L'un de ses airs partage même de troublantes similitudes avec la chanson "Be Our Guest" ("C'est la fête") qu'Howard Ashman et Alan Menken ont écrit pour le film d'animation La Belle et la Bête.

"Magdalena" au Théâtre du Châtelet

Comme toute curiosité, il sera de bon ton pour les amateurs du genre d'aller la découvrir, et de faire la connaissance au passage d'un compositeur dont le destin est bien plus fascinant que celui des personnages évoqués dans son aventure musicale. Pour en apprendre d'avantage, on se procurera par exemple le programme du spectacle (en vente à l'entrée les soirs de représentation).


Magdalena, de Heitor Villa-Lobos
Au Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet 75001 Paris.
Renseignements / réservations : 01 40 28 28 40 ou sur
www.chatelet-theatre.com
Du 18 au 22 mai 2010

(Crédit photos : Marie-Noëlle Robert)

3 réponses

  1. babethmumu
    La beauté et le charme naïf de la mise en scène, l'allant ou l'intensité de certains airs, ainsi que l'entrain du chef d'orchestre à diriger, m'ont littéralement enchantée hier soir !!
  2. Gilles
    Je dois dire que j'attendais avec beaucoup d'impatience cette production, ayant déjà depuis plusieurs années le plaisir d'écouter l'enregistrement en CD (à ma connaissance, le seul qui existe). Et j'avoue avoir été enchanté, au point d'y être retourné pour la dernière après avoir été séduit à la quatrième représentation. Visuellement, toutes ces couleurs sont un bonheur ; ajouter à cela beaucoup de belles trouvailles (les lanternes, les costumes d'oiseaux, les flammes...). Personnellement, je ne qualifierais pas le livret de mince, mais c'est vrai qu'il hésite entre une bluette tragique et une trame politico-historique sur les méfaits de la colonisation, le tout agrémenté de numéros grand-guignolesques... Et au final, on n'a pas, malgré tous les ingrédients nécessaires, de drame shakespearien ! Un autre élément qui me paraît fondamental, c'est l'hymne à l'Univers qui est en filigrane de l'histoire, non seulement par le titre (Magdalena est le fleuve ancestral aux bords duquel se déroulent les scènes de Colombie) mais aussi par les divers chants adressés à la Terre ou louant la Nature environnante, auxquels il faut ajouter le message de tolérance et de bonté magnifié par le tableau final (Seed of God) qui reprend de façon entêtante le motif du coral de la quatrième bachiana brasileira. Côte personnages principaux, on pourra regretter une Maria trop hystérique (malgré son émouvant "Lost") et rigidement cantonnée à son adulation de la Madone, mais louer la pétulance diabolique de Madame Teresa, ses crêpes Suzette et sa pièce de résistance ! Il est vrai qu'elle a beaucoup de chance d'avoir des airs très porteurs (Food For Thought, Bonsoir Paris, Pièce de Résistance) qui ravissent le public. A mon avis, c'est la musique qui transcende toute l'oeuvre. Harmoniquement, elle est de loin plus riche et plus complexe que celles des oeuvres présentées sur Broadway à la même époque. Bref, je reste tout à fait enchanté de cette production (et de la saison 2009-2010 du Châtelet... avec Little Night Music et Treemonisha). L'année prochaine : Show Boat, My Fair Lady et Sweeney Todd !!!!
  3. Stephany Kong
    <p>Merci pour vos retours très intéressants Babethmumu et Gilles. Pour ma part, je vais être peut-être un peu dure mais j'ai trouvé ça un peu trop lyrique à mon goût. La sonorisation était excécrable donc c'était d'autant plus difficile de comprendre ce qui était chanté. Je me suis retrouvée plusieurs fois contrainte de lire les sous-titres pour mieux me situer dans l'intrigue. Dommage car la mise en scène, les décors et costumes étaient somptueux. Bref, un régal pour les yeux, une déception pour les oreilles.</p>

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