Présenté pour la première fois en octobre dernier dans le cadre des travaux de fin d’études des élèves du Cours Florent, Taulardes, rejoué cette fois-ci pour les hivernales, franchit une nouvelle étape. Un choix qui n’a rien de surprenant étant donné la qualité de cette création et l’investissement débordant des artistes.
Une création forte et affirmée, ancrée dans son temps
Présenté comme un travail de fin d’études des élèves du Cours Florent, ce spectacle musical dépasse largement le cadre de l’exercice pédagogique. Il s’affirme comme une proposition artistique forte, consciente de ses enjeux et résolument ancrée dans les débats contemporains. Inspirée de la comédie musicale Chicago, cette réécriture en emprunte certains personnages et musiques, mais s’en affranchit rapidement pour proposer une adaptation plus libre, plus resserrée et surtout recentrée sur les femmes, leur parole et la manière dont la société les juge et les condamne.
Difficile de ne pas y voir une résonance directe avec l’actualité médiatique et judiciaire des derniers mois : la place des femmes dans l’espace public, la légitimité de leur voix, la violence du regard social et les mécanismes de la vindicte populaire sont en effet autant d’aspects qui traversent le spectacle. À travers le parcours de Roxie, depuis son entrée en prison jusqu’à son procès, et celui de ses co-détenues, le récit explore un univers carcéral féminin sombre, traversé par la violence et la trahison. Mais au-delà de l’histoire elle-même, ce sont des destins mêlés, des témoignages et des cris de vengeance et de justice qui irriguent l’ensemble du spectacle, sans jamais être simplifiés ni édulcorés.
La mise en scène, volontairement sobre et épurée, se révèle d’une efficacité redoutable. Le public prend place de part et d’autre du plateau pour une expérience immersive. On navigue ainsi entre huis clos oppressant, l’évocation de l’ambiance d’un cabaret et les affres d’un tribunal inquisiteur, en plaçant ainsi le spectateur face à ses propres contradictions. Le texte, dense et précis, ne laisse aucune place au superflu : chaque mot est pesé, chaque silence compte. Les émotions prennent souvent le pas sur la narration linéaire, et certains choix formels — chuchotements, ruptures de rythme, immobilité soudaine — se montrent plus percutants que de longs monologues explicatifs.
Une vision et une performance professionnelles
Au-delà de la force du propos, le spectacle impressionne par le niveau de professionnalisme affiché par les jeunes artistes. L’engagement est total, constant, porté par une direction artistique claire et assumée. Le jeu est incarné, précis, et témoigne d’une maturité déjà affirmée. Il ne s’agit pas ici d’une simple démonstration de savoir-faire, mais bien d’une prise de parole artistique collective.
Mary Morton, à l’origine du projet, nous a d’ailleurs confirmé ses motivations et ambitions pour cette création :
"Nous avons monté cette œuvre parce que nous voulions rassembler une troupe et créer un collectif autour d’un message important et d’un sujet actuel. En tant que femmes à la tête de ce projet, nous avons senti le besoin d’aborder ces thèmes et de les imposer de cette manière à notre public afin qu’il se questionne et en ressorte différent. Il nous tenait aussi fortement à cœur de transmettre un tel engagement à travers une comédie musicale, pour notamment prouver que ce n’est pas uniquement un art de paillettes et showtime."
La grande réussite du spectacle réside dans ce collectif féminin, uni d’une même voix. Si des figures emblématiques comme Roxie, Velma ou Billy (l’avocat) structurent le récit, la véritable force du projet se trouve dans l’ensemble : ces individualités qui se fondent dans un chœur puissant, solidaire, souvent plus éloquent que les trajectoires individuelles. Les tableaux jouent avec les contrastes, avec un plateau envahi par les comédiens mais flirtant avec des situations déshumanisées. Les éclairages, parfois volontairement faibles, créent des jeux d’ombres et de lumières dessinant les corps, ce qui participe pleinement à l’esthétique carcérale et renforce la tension dramatique.
La scénographie minimaliste — quelques accessoires seulement — laisse toute la place aux voix et au texte. Ce dépouillement sert le propos et souligne la rigueur du travail mené. Les chansons – traduites en français – accompagnent le public qui reconnait aisément les airs emblématiques de Chicago, mais redécouvre ici une nouvelle adaptation (encore différente de celle qui se joue actuellement au Casino de Paris) ; un renouveau bienvenu, tant sur le texte que sur les arrangements musicaux. Parfois une absence de musique est encore plus éloquente, comme pour l’adaptation de « Classe », entonnée a capella, et dont les harmonies font frissonner l’auditoire par leur justesse et leur maîtrise. Le final, particulièrement marquant, laisse le public captivé, presque frustré que l’expérience ne dure pas davantage. C’est d’ailleurs là le seul bémol que nous aurions à soulever : une durée qui semble trop courte au regard de l’intensité et de la richesse des thèmes abordés.
Tantôt oppressante, tantôt dérangeante, cette création ne cherche jamais à séduire à tout prix. Elle interroge, secoue, met parfois mal à l’aise — et c’est précisément ce qui en fait sa force. Plus qu’un projet de fin de cursus, ce spectacle révèle des artistes déjà capables de porter une œuvre politique, réfléchie et ambitieuse. Une création nécessaire, qui confirme que ces élèves ne sont pas seulement en formation, mais déjà pleinement conscients du rôle à jouer dans dans le paysage théâtral et musical.
