Compte rendu : « L’Homme qui rit » au Plus Petit Cirque du Monde par le collectif Side by Side

Temps de lecture approx. 7 min.

Depuis cinq ans maintenant, Musical Avenue suit avec intérêt le travail de la compagnie Side by Side qui importe des musicals anglophones de ce côté de la Manche pour notre plus grand bonheur. Cette année, nous nous sommes rendus au Plus Petit Cirque du Monde à Bagneux, pour y découvrir leur dernière production, la première adaptation française de la comédie musicale The Grinning Man, elle-même basée sur le roman L’Homme qui rit de notre très frenchie Victor Hugo… Un retour aux sources, en quelque sorte.

Side by Side : une troupe de bonne company

Side by Side, qu’est-ce donc ? Un collectif qu’on ne pouvait qu’aimer, puisqu’il s’est donné pour mission de valoriser la comédie musicale anglo-saxonne et la création française, en permettant à de jeunes professionnels et amateurs de théâtre passionnés de vivre une expérience de production à grande échelle. Et qui donne, au passage, à son public l’immense chance de découvrir des spectacles qui n’ont pas encore tant d’équivalent en France… Grâce à eux, nous avons donc pu voir Company (2021), Un Homme pas meilleur que les autres (2022) et L’Homme de la Mancha (2024). Cette année, c’est à L’Homme qui rit que s’attaque la compagnie, sur l’impulsion d’Hannah-Jazz Mertenz, qui, fortement marquée par une représentation de The Grinning Man à Londres, décide de traduire le livret dans l’idée d’importer la pièce en France. 

L'Homme qui Rit, Side by Side, Victor Hugo
Crédit photo : Clara Quilichini

The Grinning Man, qui reprend donc dans les grandes lignes L’Homme qui rit de Victor Hugo, a été créé pour The Old Vic Bristol, en 2016 par Tom Morris et Carl Grose sur une musique de Tim Phillips et Marc Teitler ; la réception critique étant positive, le spectacle est transféré un an plus tard aux Trafalgar Studios dans le West End.

Grinpayne (Gwynplaine chez Hugo, renommé pour la version anglaise grin=rictus pain=douleur, joué ici par Pierre-Antoine Suarez), un orphelin, est recueilli avec une jeune enfant aveugle, Déa (Elodie Paulsrud), par un vieil homme marginal, Ursus (Romain Soul), accompagné de son chien Mojo (‘Homo’ dans le livre, Anya Zibulski sur scène). En grandissant, il devient l’attraction principale de leur troupe itinérante qui se produit dans les foires. La raison ? Son effroyable sourire, résultat d’une abjecte mutilation qui le défigure, et dont il ne peut se déparer. La foule, particulièrement les nobles, se délecte de ce spectacle terrifiant. En cherchant les raisons de son apparence monstrueuse et de la douleur qui l’habite, Grinpayne reconstituera le puzzle de ses origines.

Lors de sa quête, Grinpayne croise de nombreux personnages hauts en couleurs. Du sinistre bouffon Barkilphedro (Alix Delahaye) qui désire un titre de noblesse à tout prix, aux rejetons royaux plus dérangés les uns que les autres, les moments où la troupe entière partage la scène sont parmi les plus enthousiasmants du spectacle, entre harmonies vocales parfois superbes, et réjouissantes chorégraphies.

L'Homme qui Rit, Side by Side, Victor Hugo
William Gakusi-Dupin, Pierre-Antoine Suarez, Elodie Paulsrud (Crédit photo : lx_ncl)

Une mise en scène digne des plus grands​

Au-delà de la cohésion et de l’énergie de groupe, le point TRÈS fort de cette représentation c’est la mise en scène d’Hannah-Jazz Mertenz, dans laquelle l’influence du théâtre anglais est plus que prégnante – il faut dire qu’elle reprend de manière réussie le visuel de l’original-.

L’occupation de l’espace est remarquable, et ce, dès l’arrivée dans le théâtre, où nous patientons avant que la représentation ne commence en compagnie des artistes de foire de la pièce. Cette mise en abime magnifiée par la rupture permanente du 4ème mur se retrouvera plus tard sur scène, et place le spectateur en « spectateur personnage » de l’histoire. De quoi se sentir directement concerné par les vérités pas toujours agréables que peut véhiculer la pièce ; Hugo aurait aimé !

Une fois entrés sous le « chapiteau », la mise en scène continue de se déployer de manière intelligente et inventive. Tout l’espace fait office de lieu de narration : la surface perdue derrière l’orchestre (car oui ! il y a un orchestre !), où un simple tissu léger simule la tempête en mer, les hauteurs du chapiteau où se tient le défunt père de Grinpayne…

Dès les premières minutes, on est agréablement surpris par l’emploi très anglosaxon de marionnettes à taille réelle (qu’elles sont réussies ! à la fois lugubres et touchantes) représentant Grinpayne et Déa enfants, et par une charmante mise en abime lorsque ces enfants/marionnettes jouent eux-mêmes aux marionnettes/poupées pour donner vie à l’histoire de… La Belle et la Bête. La caractérisation de Mojo, le loup, fait également appel à cet art ; une tête de loup stylisée recouvre la main de la comédienne (Anya Zibulski) qui l’interprète vêtue de noir avec un col en fourrure. C’est vraiment du beau travail ! Il en va de même pour la lumière, qui fait et défait les ambiances en enveloppant public et acteurs.

 L’inquiétant personnage de Barkilphedro, au look très réussi, sert de pont entre différents tons de la pièce, qui oscille entre drame et comédie ; pourtant même sans lui, les transitions vers les changements de scène ou flashbacks sont particulièrement fluides. Quant à l’humour apporté par tout ce qui a trait à la famille royale (du fils un peu dégénéré qui recherche les sensations fortes (Thibaut Rérolle) à la très sympathique nymphomane (Mathilde Eulalie), en passant par l’héritière glaciale mais juste (Carla Nahmias)), il fait rire de bon cœur. La caricature et l’exagération ont ici du bon ! « Rire est le meilleur des remèdes » parait-il !

Vous avez dit « musical » ?

Et la partition, alors ? On l’a déjà mentionné, c’est vrai, mais comment ne pas souligner le bonheur d’une représentation avec un (excellent) orchestre live ! La dimension musicale prend une toute autre ampleur !

Certains airs nous emportent (de beaux duos entre Gwynpain et Déa notamment), et les moments purement musicaux sont délectables. On regrette juste, et c’est le gros point noir de la représentation, une qualité sonore bien mauvaise, noyant les couplets dès lors que l’orchestre jouait un peu énergiquement. Le livret est donc partiellement passé à la trappe malgré nos oreilles grandes ouvertes, et c’est bien dommage, car il est certain que la traduction aurait valu le coup d’être entendue sans effort.

Une fois de plus, on applaudit le travail de fond de la troupe. Hélie Bazin, le chef d’orchestre, a ainsi profité de sa transposition dans la langue de Molière, pour réinterpréter la partition, en y ajoutant des instruments typiques de la foire : une mandoline, et des boîtes à musique. Quant à la directrice vocale, Alex Todorovic, elle a adapté les morceaux à la tessiture des acteurs, afin de faciliter leur interprétation. Pour si peu de dates quel engagement !

Anya Zibulski et Elodie Paulsrud (Crédit Photo : lx_ncl)

Si la pièce en elle-même présente quelques longueurs -surtout au deuxième acte qui pourrait supporter quelques coupes-, on aimerait beaucoup la revoir, avec des micros à la hauteur de la qualité de la représentation pour profiter au maximum de la richesse de l’adaptation. On adore en tout cas la volonté et l’investissement dont fait preuve la trentaine de passionnés qui constitue Side by Side, pour faire venir de ce côté de la Manche un théâtre musical foisonnant, riche et audacieux. On sera bien évidemment au rendez-vous, à vos côtés peut-être, pour découvrir leur prochaine création !

L'Homme qui rit
Image de Marie Laugaa

Marie Laugaa

Tombée dans la comédie musicale en même temps que le cinéma, avec mes premiers films -Le Magicien d’Oz, Les Demoiselles de Rochefort, et Disney, évidemment-, la révélation se fait lorsqu’à 12 ans je découvre la version scénique du Passe-Muraille mise en musique par Michel Legrand. Puis Notre-Dame de Paris finit de me rendre addict… Quelques années plus tard, c’est Londres, Le Roi Lion, et ses théâtres à perte de vue : un coup de foudre instantané ! Côté français, le Vingtième Théâtre devient mon QG, les événements Diva ma fête nationale, mais le genre reste encore assez confidentiel… Depuis, bonheur !, on ne compte plus les productions, la comédie musicale ayant enfin commencé à débarquer en fanfare si méritée. Allez, on se fait plaisir et on en discute ?
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