Pour souffler ses 20 bougies, Le Roi Soleil a fait depuis le 4 décembre dernier un retour en grande pompe au Dôme de Paris, qui l’avait vu faire ses premiers pas en 2005. Pour l’occasion, Emmanuel Moire a même revêtu sa perruque dans une version revisitée oscillant sans cesse entre nostalgie et modernité. Une nouvelle mouture « à la hauteur » ?
On en a rêvé, Dove Attia et Kamel Ouali l’ont fait. 20 après sa création au Dôme de Paris, Le Roi Soleil a réinvesti la salle parisienne jusqu’au 18 janvier prochain, avant un départ en tournée dans toute la France courant 2026.
Retour royal
Souvenez-vous : nous sommes en 2005, et le succès de Notre Dame de Paris quelques années plus tôt a entraîné dans son sillage la création de plusieurs spectacles musicaux « à la française » : Roméo et Juliette, Les Dix Commandements,… Dove Attia et Kamel Ouali, qui s’étaient rencontrés sur ce dernier, décident d’unir leurs forces pour rouvrir en musique une page de l’histoire, et pas des moindres : celle de Louis XIV, dit le Roi Soleil. Et ils voient grand : décors grandioses, titres efficaces, mise en scène audacieuse et costumes à la fois majestueux et extravagants, le faste versaillais prend ici tout son sens. Le public ne s’y trompe pas, faisant de ce spectacle haut en couleur l’un des plus grands succès de la comédie musicale française de ces dernières années avec plus d’un million d’albums vendus, et environ 1,6 million de spectateurs réunis sur plus de 380 représentations.
20 ans plus tard, l’engouement est le même. Pour preuve, l’effervescence des spectateurs dans la salle et un retour d’ores et déjà annoncé au Dôme de Paris en septembre 2026. Il faut dire que malgré une version revue et corrigée sur plusieurs aspects, l’effet nostalgie bat son plein et nous cueille dès l’entrée dans la salle. Aux manettes, on retrouve toujours Kamel Ouali (mise en scène et chorégraphies) et Dove Attia (production et livret) et, sous le costume de Louis XIV, un Emmanuel Moire qui n’a rien perdu de son charisme. Pour le reste, la distribution a été entièrement renouvelée : on découvre ainsi Lou (Molière, le spectacle musical) en Marie Mancini, Clara Poulet (Le Soldat Rose) en Françoise d’Aubigné, Louis Delort (1789, les Amants de la Bastille) sous la perruque de Monsieur, le frère du roi, Margaux Heller (Les Vilaines) sous les atours de la Montespan, ainsi que Flo Malley (Love Circus) et Vanina qui incarnent respectivement le Duc de Beaufort et Isabelle, la fille du peuple. En tout, ce ne sont pas moins de 40 artistes, dont 5 musiciens classiques, qui évoluent sur scène dans les costumes acidulés (et, il faut l’admettre, un peu moins flamboyants que dans la première version) signés David Belugou.
Sur le fil des souvenirs et de la nouveauté
Dès que les lumières s’éteignent dans la salle et que les premières notes du « Prélude Versaillais » résonnent, la magie opère ; le public, en ébullition, offre un accueil plus que chaleureux aux frondeurs qui envahissent ensuite la salle comme il y a 20 ans pour lutter « Contre ceux d’en haut ». Puis les titres s’enchaînent et on se surprend à se regarder entre voisins, un sourire aux lèvres, amusés d’observer les différentes réactions provoquées par des scènes désormais cultes. Comment ne pas avoir la chair de poule sur l’entrée du Roi Soleil/Emmanuel Moire sur « Être à la hauteur » – même si l’on regrette la disparition du tampon qui faisait le charme de son arrivée sur scène à ce moment-là –, sur les harmonies toujours maîtrisées de « Requiem aeternam » ou sur le désormais mythique « Ballet des planètes » ? On ne peut que saluer le parti pris de Dove Attia et Kamel Ouali d’avoir gardé intacts quelques-uns de nos souvenirs, même si des changements ont évidemment été opérés : ajout de quelques intermèdes musicaux et de deux nouvelles chansons (« Qui nous sommes » et « Il est à moi », qui vient remplacer « J’en appelle »), travail de réécriture de certains dialogues et sur quelques textes de chansons, scénographie remaniée : tout a ici été tenté pour apporter plus de cohérence et moderniser l’ensemble sans perdre l’essence de ce qui avait fait le succès du spectacle il y a 20 ans.
Si elle joue donc indéniablement sur nous comme une madeleine de Proust améliorée, la nouvelle version de ce Roi Soleil n’est cependant pas exempte de défauts. Les décors, tout d’abord : Exit la fontaine de « Tant qu’on rêve encore » et la plupart des décors physiques, d’ailleurs. Place ici, comme dans beaucoup de reprises et spectacles actuels, à une profusion de projections vidéos et à six tours articulées qui se transforment tour à tour en écrans, en panneaux lumineux ou en structures sur lesquelles se perchent les danseurs. Si cela fonctionne bien sur certaines scènes (on pense notamment à « Où ça mène quand on s’aime », au « Ballet des planètes » / « Pour arriver à moi » et à toutes les saynètes relatives à l’affaire des poisons), cela peut nuire à l’expérience selon sa place dans la salle. Surtout, cela apporte parfois une touche artificielle, voire kitsch, à certains moments (les ailes derrière Louis XIV au début d’’Être à la hauteur » et, surtout, l’incrustation en gros plan de certains visages ne nous ont par exemple pas franchement emballés…). De même, si briser le 4e mur peut parfois être une excellente idée, ça l’est en revanche beaucoup moins lorsqu’il s’agit de faire chanter le public à tue-tête sur « Être à la hauteur » en plein milieu de deuxième acte, coupant totalement l’intrigue. Et ce, même si le public s’exécute sans bouder son plaisir. La transition rappée du 2e acte nous a également laissés perplexes – allant même un peu à contre-emploi de la volonté évidente de moderniser le spectacle.
Des rôles plus étoffés
Pas vraiment de surprises en revanche s’agissant du livret, toujours centré uniquement sur les conquêtes amoureuses de Louis XIV. C’est dans quelques petits détails et ajustements que tout se joue : dramaturgie renforcée, dialogues remaniés et étoffés, silences – parfois surprenants lorsqu’ils interviennent au milieu d’une chanson – qui en disent long ; tout cela contribue à accentuer l’aspect théâtral qui manquait cruellement à la version de base. Il faut dire que cette fois-ci, les nouvelles recrues s’y prêtent : Louis Delort, qui avait déjà affûté ses armes en comédie dans 1789, Les Amants de la Bastille, interprète par exemple un Monsieur à la fois drôle et émouvant, beaucoup plus touchant et nuancé que celui proposé à l’époque par Christophe Maé. Il s’agit, et de loin, de notre coup de cœur de cette nouvelle version. Mention spéciale également à Margaux Heller et Clara Poulet qui, on le sent, sont habituées à la comédie et apportent du relief aux scènes jouées entre Madame de Montespan et Madame de Maintenon.
Emmanuel Moire, lui, est remarquable tant dans son chant que dans son jeu, mettant a profit sa récente expérience de comédien pour apporter plus d’épaisseur et d’authenticité à son Roi Soleil. Plus d’émotion et de larmes, aussi. Et c’est là que le bât blesse : montrer au public un Louis XIV encore plus humain, sensible et préoccupé par son entourage peut en effet déstabiliser… Heureusement, l’un des deux nouveaux titres du spectacle – « Qui nous sommes », interprété par les rôles d’Isabelle et du Duc de Beaufort, savant mélange du « Nous ne sommes » de 1789, les Amants de la Bastille et du « Délivre-nous » de La Légende du Roi Arthur – permet de mettre davantage l’accent sur les souffrances du peuple. Et offre par la même occasion l’un des moments les plus efficaces de cette nouvelle mouture.
Cette nouvelle version, tiraillée entre le respect d’une œuvre devenue culte et la volonté d’inscrire davantage le spectacle dans son époque, s’apparente donc à un exercice d’équilibriste. Plus théâtral, parfois plus fragile aussi, ce Roi Soleil version 2025 n’est peut-être pas irréprochable, mais il brille encore suffisamment pour faire rêver plusieurs générations de spectateurs…
