Focus album : « Evita : The Full Album »

Temps de lecture approx. 9 min.

Presque un an après la sortie d’un premier album de dix titres, Evita revient sous une forme plus ambitieuse avec cette fois près de 2h de musique et l’intégralité de la partition telle qu’elle était jouée au London Palladium. Rachel Zegler, Diego Andres Rodriguez et le reste de la troupe peuvent enfin être appréciés à la mesure d’une œuvre qui gagne énormément à être écoutée sans coupure.

Lorsqu’un premier album consacré à Evita mis en scène par Jamie Lloyd est paru à l’automne 2025, il avait quelque chose de frustrant. Certes, ses dix morceaux permettaient déjà d’apprécier la formidable Rachel Zegler dans Buenos Aires, A New Argentina, Don’t Cry for Me Argentina ou Rainbow High. Mais résumer Evita à ses grands airs revient presque à passer à côté de ce qui fait la particularité de l’œuvre.

Car Evita n’est pas véritablement une succession de chansons, c’est un opéra rock presque entièrement chanté, dans lequel Andrew Lloyd Webber et Tim Rice utilisent les transitions, les reprises de thèmes et les interventions du Che pour raconter l’histoire autant que les grands numéros eux-mêmes.

La sortie de Evita : The Full Album change donc complètement la donne. Avec ses 30 pistes et 1h48 de musique, ce nouvel album permet enfin d’apprécier cette production comme une œuvre complète.

L'une des plus brillantes partitions d'Andrew Lloyd Webber

Près de cinquante ans après sa création, Evita reste une œuvre assez fascinante dans la carrière d’Andrew Lloyd Webber. Le compositeur n’a pas encore écrit Cats, The Phantom of the Opera ou Sunset Boulevard, mais possède déjà cette capacité extraordinaire à créer des mélodies immédiatement mémorisables tout en construisant des séquences musicales beaucoup plus ambitieuses. Et Evita possède une quantité presque indécente de grands morceaux.

Oh What a Circus, Buenos Aires, I’d Be Surprisingly Good for You, Another Suitcase in Another Hall, A New Argentina, Don’t Cry for Me Argentina, High Flying, Adored, Rainbow High, Rainbow Tour, And the Money Kept Rolling In (And Out)

Mais cet album permet surtout de redécouvrir tout ce qui existe entre ces chansons.

Requiem, Goodnight and Thank You, The Art of the Possible, Charity Concert, Hello and Goodbye, les deux parties de Dice Are Rolling, Santa Evita, She Is a Diamond, Eva’s Final Broadcast ou encore Montage retrouvent leur place dans le récit et cela change considérablement l’écoute.

Là où l’album de 2025 ressemblait à une excellente compilation d’Evita, celui de 2026 redevient véritablement Evita.

Rachel Zegler : une Eva d'une impressionnante maîtrise

Évidemment, l’attraction principale reste Rachel Zegler. Son Eva Perón avait constitué l’un des événements théâtraux londoniens de 2025 et l’écoute intégrale confirme à quel point le rôle lui convient.

Elle possède d’abord une qualité indispensable pour Eva : une voix extrêmement malléable. Son personnage doit évoluer énormément en moins de deux heures. Il faut entendre la jeune provinciale ambitieuse de Buenos Aires, la séductrice de I’d Be Surprisingly Good for You, la combattante politique de A New Argentina, l’icône soigneusement fabriquée de Rainbow High, puis la femme physiquement détruite des dernières séquences.

Et naturellement, il y a Don’t Cry for Me Argentina.

Enregistrée lors de cette fameuse séquence où Zegler quittait littéralement la salle pour chanter depuis le balcon extérieur du London Palladium devant la foule rassemblée dans Argyll Street, cette interprétation est déjà devenue emblématique de la production.

Même débarrassée de son dispositif scénique, elle fonctionne remarquablement bien comme simple performance vocale.

Rachel Zegler ne cherche pas constamment la puissance. Elle laisse respirer la mélodie, commence avec retenue et permet au morceau de grandir naturellement. C’est précisément cette capacité à ne pas surjouer qui rend son interprétation intéressante.

Les dix chansons sélectionnées précédemment montraient essentiellement Rachel Zegler dans les grands moments de bravoure du personnage. Le Full Album permet d’entendre tout son parcours, et les séquences finales sont particulièrement importantes puisqu’elles forment une longue descente qui contraste magnifiquement avec l’énergie presque insolente du premier acte.

You Must Love Me, chanson créée pour le film de 1996 et désormais intégrée aux productions scéniques modernes, s’insère ici avec évidence. Rachel Zegler y est particulièrement touchante parce qu’elle résiste à la tentation d’en faire une grande ballade. Et son Lament referme parfaitement le disque.

Diego Andres Rodriguez : un Che explosif

Si Rachel Zegler porte naturellement l’album, Diego Andres Rodriguez en est presque autant le moteur. Son Che possède une énergie phénoménale.

Dès Oh What a Circus, Rodriguez impose une interprétation extrêmement physique que l’enregistrement live parvient bien à transmettre. Sa voix possède davantage de mordant que celle de certains interprètes récents du personnage et convient particulièrement à cette production très contemporaine.

C’est important, car Che est un rôle difficile. Il doit être narrateur, commentateur, provocateur et parfois presque adversaire d’Eva, tout en restant suffisamment extérieur à l’action pour pouvoir observer ce qui se déroule. Rodriguez assume pleinement cette dimension sarcastique.

Perón’s Latest Flame lui convient particulièrement bien, tout comme And the Money Kept Rolling In (And Out), où son énergie et celle de l’orchestre se rencontrent de manière spectaculaire.

High Flying, Adored est moins agressif, tandis que Waltz for Eva and Che fait entendre une relation beaucoup plus complexe entre les deux personnages.

Face à une Eva aussi vocalement impressionnante que Rachel Zegler, il fallait un Che capable de ne jamais disparaître.

James Olivas : un Perón volontairement plus discret

James Olivas possède moins d’occasions de briller vocalement. C’est en partie inscrit dans la partition : Juan Perón n’a jamais bénéficié des grands morceaux réservés à Eva ou Che, mais Olivas apporte une autorité bienvenue au personnage.

Son baryton contraste efficacement avec les voix plus éclatantes de Zegler et Rodriguez et donne à des passages comme The Art of the Possible, A New Argentina, She Is a Diamond ou Dice Are Rolling une assise indispensable.

Ce n’est pas le rôle que l’on retient immédiatement après une première écoute, mais il fonctionne précisément parce qu’il ne cherche pas à rivaliser vocalement avec Eva.

Bella Brown, petite apparition mais grand moment

Bella Brown hérite quant à elle de l’un des rôles les plus ingrats et les plus enviables du théâtre musical. La Mistress apparaît peu. Mais il suffit parfois d’une chanson : Another Suitcase in Another Hall.

Elle apporte au morceau une fragilité qui contraste magnifiquement avec l’énergie frénétique des séquences qui l’entourent. Son interprétation reste simple et directe, ce qui convient parfaitement à cette parenthèse où, pendant quelques minutes, Evita abandonne les enjeux politiques pour raconter simplement le sort d’une jeune femme remplacée par une autre.

Le fait que Brown ait également été l’alternate Eva de la production rend sa présence d’autant plus intéressante.

Dix-huit musiciens… et ça s'entend

L’une des grandes forces de cet album est incontestablement son orchestre. Sous la direction musicale d’Alan Williams, les dix-huit musiciens du London Palladium donnent à la partition une ampleur remarquable.

Les orchestrations d’Andrew Lloyd Webber et David Cullen mélangent plusieurs mondes : rock, grand orchestre de musical, influences latines et passages presque opératiques. Et cette version possède surtout une formidable énergie. C’est particulièrement spectaculaire dans A New Argentina. Le morceau monte progressivement jusqu’à devenir presque écrasant, sans que les voix disparaissent jamais derrière l’orchestre.

Même constat dans And the Money Kept Rolling In (And Out), qui possède une agressivité et une pulsation remarquables.

À l’inverse, I’d Be Surprisingly Good for You ou You Must Love Me prouvent que l’orchestration sait également se retirer.

C’est un Evita moderne, mais pas modernisé artificiellement.

Face à Madonna : deux conceptions totalement différentes

Impossible évidemment d’aborder un nouvel enregistrement complet d’Evita sans penser au film d’Alan Parker de 1996.

Sa Complete Motion Picture Music Soundtrack, avec Madonna, Antonio Banderas et Jonathan Pryce, reste l’un des documents discographiques majeurs de l’œuvre. Les deux versions atteignent d’ailleurs une durée presque identique, mais elles ne pourraient presque pas être plus différentes.

La bande originale de 1996 possède une ampleur cinématographique considérable. L’orchestre est massif, les arrangements particulièrement travaillés et la production donne à l’ensemble une finition extrêmement sophistiquée.

Madonna propose également une Eva très différente de Rachel Zegler. Sa voix est moins puissante et moins théâtrale, mais son interprétation possède une retenue qui fonctionne particulièrement bien au cinéma.

Antonio Banderas offre quant à lui un Che devenu iconique : chaleureux, mordant, immédiatement identifiable.

La version 2026 est plus brute, plus théâtrale. Là où le film donne l’impression d’entendre une immense fresque musicale soigneusement construite en studio, le London Palladium donne l’impression que tout peut exploser à n’importe quel moment.

Enfin un vrai album complet

À une époque où les cast recordings raccourcissent parfois leurs partitions pour privilégier les chansons les plus immédiatement exploitables en streaming, voir paraître un triple vinyle de près de deux heures consacré à Evita fait particulièrement plaisir, surtout après la frustration de l’édition 2025. Nous passons de dix morceaux à trente.

Et puisque Evita est presque entièrement chanté, on peut désormais suivre pratiquement toute l’histoire simplement en lançant l’album. Pour un collectionneur de cast recordings, c’est exactement le genre de publication que l’on aimerait voir plus souvent.

Evita : The Full Album ne rend aucune des grandes versions précédentes obsolète. Le concept album de 1976 avec Julie Covington reste indispensable pour comprendre la naissance de l’œuvre.

Patti LuPone conserve une place historique dans l’imaginaire de Broadway.

La bande originale de 1996 avec Madonna et Antonio Banderas reste la grande version cinématographique et bénéficie d’une production orchestrale somptueuse.

Elena Roger et Ricky Martin disposent depuis 2012 d’une excellente version intégrale de la partition scénique moderne.

Rachel Zegler et Diego Andres Rodriguez viennent désormais ajouter une quatrième couleur complètement différente.

La première impression laissée par l’album de dix titres en 2025 était déjà excellente. Mais ce Full Album permet enfin de comprendre toute la valeur de cette distribution.

Le Top 3 de Nicolas

  1. Oh What a Circus : Pour sa nouvelle orchestration rythmée, moderne et d’une propreté remarquable, mais aussi pour l’excellente prestation de Diego Andres Rodriguez, qui impose immédiatement un Che énergique et charismatique.
  2. A New Argentina : Pour les frissons, tout simplement. Le morceau prend des proportions monumentales, porté par une orchestration d’une puissance incroyable et des chœurs grandioses.
  3. And the Money Kept Rolling In (And Out) : Pour son final totalement explosif ! Le mixage est somptueux, chaque détail de l’orchestration ressort avec une précision impressionnante et les trompettes viennent couronner le tout. Un régal au casque.

Points forts

Points faibles

Noté 5 sur 5

Écouter l'album

Evita: The Full Album est accessible sur les plateformes de streaming Deezer, Spotify, YouTube Music et Apple Music. Il est également disponible en version physique sur vinyle 3 disques.

Image de Nicolas Schiff

Nicolas Schiff

Musicien depuis l'enfance et aujourd'hui chef d'orchestre, c'est tout naturellement que je suis tombé amoureux des comédies musicales, au travers des partitions que j'ai eu la chance d'interpréter. C'est en alliant cette passion pour la musique et mon métier de webdesigner, que j'ai rejoint l'équipe bienveillante et très sympathique de Musical Avenue ! Fan absolu des spectacles de Schönberg & Boublil, admirateur de Lloyd Webber et accro aux chansons de Menken, je me nourris chaque jour de quelques heures de musique sélectionnées dans la centaine de CD de comédies musicales que je collectionne.
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