Critique : “Un Été 44” au Théâtre Comédia et en tournée

Pari risqué pour le producteur Valery Zeitoun : créer l'événement en proposant un spectacle musical de variétés inédit, en réunissant autour d'un thème difficile un collectif d'auteurs et compositeurs de chanson française qui ont fait les beaux jours des années 80.

20 ans, la Guerre ?

Yvonne, Rose-Marie, Solange : recluses dans la cave d'une maison à Caen, elles rêvent d'amour et de liberté, elles qui n'ont connu que la guerre depuis leurs 16 ans. Avec le débarquement, l'espoir renaît, mais les activités résistantes de Petit René (cousin d'Yvonne) les contraignent à fuir en zone libre. L'insouciante Rose-Marie laisse derrière elle Hans, le soldat allemand qu'elle aime ; Solange s'imagine en leader de l'émancipation féminine ; Yvonne veille sur ce petit monde comme une mère de substitution. Peu avant la libération, elle s'éprendra de Willy, un GI débarqué sur les plages de sa région d'origine. Hans sera fait prisonnier par les alliés aux portes de Paris.

À quelques (infimes) détails près, voici toute l'intrigue d'Un Été 44 et ses protagonistes. Vous espériez une grande fresque historique haletante et passionnante revenant sur les trois mois qui ont changé le destin de la France et mis fin à la Seconde Guerre Mondiale ? Vous ne l'aurez pas.

Nicolas Laurent, Barbara Pravi, Philippe Krier, Sarah-Lane Roberts, Tomislav Matosin et Alice Raucoules dans

Nicolas Laurent, Barbara Pravi, Philippe Krier, Sarah-Lane Roberts, Tomislav Matosin et Alice Raucoules dans "Un Été 44"

Sur un livret désespérément creux et sans le moindre enjeu, on assiste donc à une succession de scènes dispensables, habitées tant bien que mal par une bande d'adolescents sans gravité. Jamais on ne perçoit l'urgence de la guerre. Jamais l'émotion, la terreur, l'horreur, ni la douleur ne poignent.
Tout est survolé, à peine évoqué (où sont les adultes ? les juifs ? les batailles féroces ?) comme s'il ne s'agissait que d'une case à cocher dans la liste des sujets à inclure au spectacle.
Le terrible joug de l'Allemagne nazie sur la France occupée a pour tout visage un minable traducteur, poète et romantique.
L'horreur des affrontements sur les plages de la Manche est symbolisée par les allées et venues solitaires d'un soldat américain perdu dans ce "fucking bocage" (sic).
La résistance, ce n'est qu'un gamin pas très hardi qui fait passer des petits messages à bicyclette.

Certains numéros abordent néanmoins des anecdotes et aspects peu connus de la Seconde Guerre Mondiale : les Rochambelles, les FFI, le rôle des soldats Québécois…
Mais la "pièce" ne jouit d'aucune dramaturgie, d'aucune surprise, et l'on s'ennuie ferme devant une succession de tableaux relevant d'avantage du spectacle son et lumières que de la comédie musicale. Les chansons solos, censées nous exposer chacun des personnages (sans exception), s'enchaînent lourdement sans que jamais ne se dessine la moindre action. Dans une galerie de personnages réduite, près de la moitié n'a aucun intérêt dramatique (c'est le cas criant de l'Allemand, l'Américain, et du frère expatrié d'une des trois héroïnes : ce dernier n'apparaît qu'à la proue d'un navire de guerre écossais, guitare à la main, pour chanter l'amour de sa belle restée à Édimbourg…).

Nicolas Laurent, Alice Raucoules, Sarah-Lane Roberts, Barbara Pravi et Tomislav Matosin dans

Nicolas Laurent, Alice Raucoules, Sarah-Lane Roberts, Barbara Pravi et Tomislav Matosin dans "Un Été 44"

Y a-t-il un metteur en scène dans le navire ?

Comme pour sauver une narration famélique, on a droit aux interventions vidéos de Marisa Berenson, presque touchante en dame attelée à relire le journal intime d'une des trois ados. Sans doute pour rassurer un public plus habitué aux salles obscures qu'au théâtre, on se retrouve devant des pastilles filmées qui nous laissent circonspect. En prenant le parti de ne pas intégrer ce personnage en "live",  le spectacle nous prive du seul ressort théâtral sur lequel il pouvait reposer.

Pire encore : il ne se passe strictement rien sur le plateau. On aimerait parler de "mise en scène", mais ce serait faire injure à la discipline.
Les tableaux restent désespérément statiques, dénués de la moindre intention créative et de toute direction d'acteur. L'amateurisme crasse règne en maître : Anthony Souchet (producteur d'émissions de télévision et conseiller sur les tournées de Mylène Farmer), à qui est attribué le titre de "metteur en scène", se repose totalement sur une scénographie et des jeux de lumières élégants pour faire oublier son terrible manque d'inspiration et de talent.

À quoi bon donner du sens ? À quoi bon donner de la vérité ? À quoi bon faire de l'art ? On se le demande : il fait chanter ses interprètes de dos ; il les fait mourir de façon encore plus risible que Marion Cotillard dans "Batman – The Dark Knight Rises" ; il leur fait feindre de fumer des cigarettes éteintes ; il les plante, stoïques, guitare à la main, à la proue d'un navire de guerre sur les flots déchaînés, et ça ne tangue même pas… ; il les cache en fond de scène derrière des tules trop éclairés, nous donnant à voir une scène nue et immobile pendant les trois quarts de "F… Bocage" ; il touche le fond en se montrant incapable de faire marcher ses comédiennes de façon convaincante lorsqu'elles prennent la route à pieds (personne n'a une démarche aussi grotesque sous le poids de l'exode harassant !). 

Il faut même attendre 1h45 de spectacle avant d'apercevoir une scène qui ressemble vaguement à un moment de comédie musicale ! Avec "2436 Pianos", chanson consacrée aux instruments qui accompagnèrent le débarquement des forces américaines, on s'attend à voir enfin un numéro swing digne de ce genre de spectacle. Las, pour toute chorégraphie, nous aurons une troupe qui tape dans les mains et se fait coucou pendant un (trop) long pont musical. Si seulement ils avaient engagé un chorégraphe…

Satah-Lane Roberts, Alice Raucoules et Barbara Pravi dans

Satah-Lane Roberts, Alice Raucoules et Barbara Pravi dans "Un Été 44"

Le ridicule ne tue pas

Vous vous attendez à ce que je conclue en vous disant qu'on s'emmerde ferme ? Hé bien, pas tout à fait : on rit. On rit énormément. On rit beaucoup trop, car le ridicule s'invite à chaque instant.
Les arrangements musicaux, marqués profondément par l'empreinte des années 80, sont kitsch à souhait. Leur intros instrumentales sont aussi inutiles qu'interminables.
Les paroles et musiques ont été écrites spécifiquement pour le spectacle ces derniers mois, mais on y retrouve tous les codes éculés des balades molles et ennuyeuses d'il y a trente ans. On a peine à croire que parmi le collectif d'auteurs se trouvent de grands noms talentueux comme Jean-Jacques Goldman (dont le style inspire la majorité de la partition bien qu'il n'en signe que le finale), Charles Aznavour, Alain Chamfort, Maxime Le Forestier ou encore Yves Duteil, parmi 13 autres noms inconnus du grand public.

Les rimes catastrophiques et les saillies poétiques incompréhensibles abondent. Qui peut nous expliquer l'oxymore absurde "Comme les bombes d'un mois d'août en hiver" ? C'est encore pire lorsqu'on comprend les paroles, comme dans "Les Lunettes Cassées" :

"Je suis ce que vous appelez un Bosch
Ce qu'on a fait à la France c'est moche […]
L'angélus sonne dans ma tête
Et en plus, j'ai cassé mes lunettes"

Pourtant, le spectacle se clôt sur "Seulement connu de Dieu", un texte sublime de Claude Lemesle mis en musique par Charles Aznavour, et interprété délicatement par Barbara Pravi. Le final aurait été parfait si l'on n'avait pas à subir en guise de rappel/épilogue le pathétique "Ne m'oublie pas" de Goldman, avec ses onomatopées aberrantes.

Sarah-Lane Roberts, Nicolas Laurent, Barbara Pravi et Alice Raucoules dans

Sarah-Lane Roberts, Nicolas Laurent, Barbara Pravi et Alice Raucoules dans "Un Été 44"

Non. Non. Non.

En réalité, on ne rit pas bien longtemps, et l'on ressort de cette mascarade en colère.
Il est révoltant de constater qu'en 2016, des personnes qui n'ont aucune idée de ce qu'est le théâtre musical produisent encore ce type de spectacle ringard, qui ne joue, sonne, et raconte guère mieux qu'une compagnie amateur sans moyen.
Alors que le talent s'invite de plus en plus souvent sur les scènes françaises pour enfin donner ses lettres de noblesse à un genre boudé par le public, Un Été 44 nous offre un cliché de la comédie musicale telle que nos compatriotes la détestent. Une véritable caricature !  

Producteurs, auteurs, compositeurs… ces gens n'ont rien compris au théâtre ni au spectacle musical. Ils n'ont selon toute vraisemblance jamais mis les pieds à Londres, Broadway, ni même Mogador. Ils n'ont rien appris des naufrages artistiques que furent Cindy 2000 ou Adam et Ève. Ils n'ont que faire de saisir le public avec une histoire originale, captivante, émouvante.
Ils ont surtitré en anglais leur "chef d'œuvre", espérant sans doute toucher un public international.
Pour le bien de la réputation naissante de la France parmi les capitales du théâtre musical, espérons que nos amis étrangers ne viendront pas le voir.

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Affiche Un Été 44

Du 4 novembre au 26 février 2017
Théâtre Comédia
4 boulevard de Strasbourg

75010 Paris

Du mercredi au vendredi à 20h, le samedi à 15h et 20h, le dimanche à 17h

Mise en scène : Anthony Souchet ; idée originale : Sylvain Lebel ; directeur musical : Erick Benzi ; lumières : Jacques Rouveyrollis, assisté de Jessica Duclos.
Chanson écrites et composées par Alain Chamfort, Charles Aznavour, Christian Loigerot, Christian Vié, Claude Lemesle, Erick Benzi, Florent Lebel, François Bernheim, Guy Iachella, Jean Fauque, Jean-Jacques Goldman, Jean-Pierre Marcellesi, Joëlle Kopf, Maxime Le Forestier, Michel Amsellem, Nérac, Sylvain Lebel et Yves Duteil.

Avec : Nicolas Laurent, Sarah-Lane Roberts, Tomislav Matosin, Barbara Pravi, Philippe Krier et Alice Raucoules.

4 réponses

  1. rosemarine
    Alors merci pour le moment de fou rire ! J'ai vu ce spectacle deux fois et visiblement le rédacteur est soit un idiot soit célibataire depuis peu ou cocu et en rage. Pour Un "spécialiste", Écrire que "Un Été 44 nous offre un cliché de la comédie musicale telle que nos compatriotes la détestent. Une véritable caricature ! " montre quil na rien compris : ce n'est pas une comédie musicale !!! Il n'y a même pas de danseurs Puis cest bourre d'inepties : Îl Y avait des tranchées en 44?????? Cetait en 14 je pense non ? Ce spectacle qui est exceptionnel et porte par des chansons formidables n'en déplaise à mr machin-jai-fondé-un-site-et-je-suis-un-expert À croire que mr Aznavour Goldman et les autres sont ringards ? Pour une fois quil Y a Un spectacle sans électro bidon .... Ah c'est vrai je lis que le journaliste à fàit ... Gutenberg le musical je suis Ptdr ... Vous venez juste d'apporter la démonstration du manque d'objectivité et de l'incompétence de votre site dommage pour vous À se demander s'il y a un rédacteur en chef à bord aussi ... Et j'espère que vous aurez le courage de laisser mon com et de ne pas le retirer comme les autres !
    • Baptiste Delval
      Merci pour votre remarque pertinente quant à ma mention erronée des tranchées, c'est corrigé !
    • figaro1987
      Bravo Rosemarine. Le problème n'est pas tant d'aimer ou non le spectacle, tout cela reste subjectif. Mais par contre, quand je lis "même pas digne d'un spectacle amateur" je ris : il y'a dans notre beau pays des troupes amateurs capables de faire bien mieux que des professionnels auto proclamés. Non, amateur n'est donc pas une insulte ou un comparatif utilisable pour dire "c'est de la M...". Personne a aucun moment n'a dit qu'on allait nous raconter la guerre a grands renforts de... non a juste parler (mais peut être ce journaliste n'a pas lu le dossier de presse) de la guerre vue par une bande de jeunes. Bref, on pourrait décortiquer l'article encore et encore mais ne perdons pas de temps à joeur les méchants. Ce spectacle vaut ce qu'il vaut mais ne mérite pas un tel massacre "journalistique". Ca sent la frustration à plein nez. Allez vous faire une idée, car il y'a de belles choses dans ce show "FRANCAIS"
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  3. Pauline
    Personnellement ce qui me fait rire c'est cet article. Car pour ce qui est du spectacle c'est juste 2h de bonheur. Alors effectivement ce n'est pas un cours d'histoire (ce que monsieur l'auteur de l'article aurait su s'il s'était un peu renseigné) mais c'est très bien comme ça on apprend aussi pleins de choses par des petites histoires d'inconnus ou de civils. Les chanteurs sont tops les chansons sont tops on a meme droit à son petit lot d'émotions. En tant que jeune normande je suis fière de ce spectacle qui représente ce qu'on vécu nos grands parents pendant cette guerre et pendant le débarquement. Spectacle à voir sans hésiter !!!
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