D’abord présenté en webdiffusion sous la forme d’extraits en gestation lors de la pandémie, c’est aujourd’hui dans sa version aboutie que le spectacle Albertine en cinq temps – L’opéra parcourt le Québec. Le célèbre personnage de Michel Tremblay reprend désormais vie de manière inédite grâce à l’union de talentueuses femmes.
Un classique québécois réinventé
Elle en a connu des adaptations cette chère Albertine au fil des années, depuis sa création en 1984, mais jamais encore en une version musicale. La vie de ce personnage phare de l’univers de Tremblay n’a pourtant rien d’exaltant et sa destinée est des plus tristes. On la retrouve à 70 ans (Chantal Lambert), ressassant son passé trouble depuis sa chambre d’un CHSLD (EHPAD en France), dialoguant avec les diverses versions d’elle-même à chaque tournant de décennie. L’Albertine enragée de 30 ans (Catherine St-Arnaud), la désillusionnée de 40 ans (Florence Bourget), l’émancipée de 50 ans (Chantal Dionne) et la droguée de 60 ans (Monique Pagé). Pour chaque période, une Albertine est là, imposant son existence aux autres, entre reproches, amertume et espérance. Seule la présence de Madeleine, la sœur romantique, leur apporte un peu de réconfort face à leur condition féminine.
Chant lyrique et joual
D’après une idée originale des Productions du 10 Avril et d’un livret du Collectif de la Lune Rouge, Albertine en cinq temps a été transposée en musique par Catherine Major. L’auteure-compositrice-interprète québécoise a créé une partition particulièrement poignante qui entre en écho avec la souffrance et la déception des diverses Albertine qui se côtoient sur la scène. Les notes, tantôt douces, tantôt percutantes, accompagnent leurs voix quand elles ne déchirent pas leur silence. Celles-ci sont campées par des artistes lyriques qui ont relevé un défi de taille en chantant en joual, délaissant ainsi leur répertoire habituel pour intégrer ce parler populaire typiquement québécois dans leur chant. Résultat ? Des chansons d’autant plus puissantes et authentiques qui transforment les phrases clés de l’œuvre d’origine en mélodies obsédantes.
douleur et résilience
Appuyées par cette musique bouleversante, les chanteuses échangent également des parties parlées, nous offrant ainsi l’occasion de découvrir d’autres aspects de leur jeu déjà convaincant. Intenses, vulnérables et révoltées, elles maintiennent ainsi le public en haleine tout au long des 1h40 du spectacle, sans entracte. Hormis quelques rares pointes d’humour, celui-ci embrasse résolument le pessimisme. La douleur de « ces » Albertine démultipliées transparait jusque dans certains gestes évocateurs, comme lorsqu’elles utilisent leur foulard pour exprimer leur souffrance.
Prisonnière d’un carcan social, le personnage d’Albertine fait décidément réfléchir à la condition des femmes. Même si les temps ont changé, la pression sociale et familiale demeure toujours, tout comme le sort de nombreux aînés qui finissent abandonnés dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées. Albertine en cinq temps leur rend hommage en nous rappelant qu’il y a une Albertine en chacune de nous, résiliente face aux épreuves, déterminée à surmonter les obstacles et à trouver sa propre voix dans un monde parfois oppressant.
Crédit photo : Véronique Duplain

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