En course pour les prochains Oscars, le film Blue Moon est sorti ce mois-ci en VOD dans la plus grande discrétion. Pourtant ce film, qui suit les déboires de Lorenz Hart le soir de la première new-yorkaise d’Oklahoma! a de quoi séduire les fans de comédies musicales, mais pas uniquement !
Alors que Richard Linklater prépare le projet titanesque qu’est l’adaptation cinématographique de Merrily We Roll Along de Stephen Sondheim, un autre film du réalisateur autour du monde de la comédie musicale sort sur nos écrans. Enfin, nos petits écrans. Oui, Blue Moon, malgré son prix au festival de Berlin et ses deux nominations aux Oscars n’a pas les honneurs d’une sortie hexagonale au cinéma, contrairement à Nouvelle Vague, autre titre du réalisateur qu’il a tourné la même année. Certes, le sujet de ce dernier semble plus susceptible d’attirer le public français, mais les fans de comédies musicales ont de quoi râler.
Un parolier entre dans un bar...
Si dans Nouvelle Vague, le réalisateur brossait le portrait d’un artiste (Jean-Luc Godard) en pleine préparation de ce qui va devenir l’accomplissement de sa carrière (le tournage d’À bout de souffle, son premier long métrage), il peint ici la déchéance d’un homme habitué au succès. Cet homme, c’est le parolier Lorenz Hart. Figure majeure de la comédie musicale américaine dans les années 1920 et 1930, il a formé un duo emblématique avec le compositeur Richard Rodgers. Ensemble, ils ont écrit la partition de grands succès tels que The Boys from Syracuse, On Your Toes ou encore Pal Joey, donnant lieu à des tubes comme « Bewitched, Bothered and Bewildered », « The Lady is a Tramp » et, bien évidemment « Blue Moon ». Le film s’intéresse à un moment tristement déterminant : à quelques mois de sa mort prématurée, il assiste à la première d’Oklahoma!, le spectacle réputé pour avoir transformé Broadway et sa façon d’écrire les comédies musicales. Lorenz Hart voit alors son partenaire de toujours, Richard Rodgers, rencontrer le plus grand triomphe de sa carrière auprès d’un autre parolier, Oscar Hammerstein II.
Et c’est là que réside la grande réussite de ce film. Loin des biopics classiques allant du berceau au tombeau, ressemblant à une jolie page Wikipedia animée, Blue Moon offre une plongée dans l’esprit de cet artiste plutôt qu’un cours magistral sur sa carrière. Après 1h30 passée en compagnie de cet homme, enfermé dans le célèbre restaurant Sardi’s, on sort de ce film en ayant l’impression de le connaître intimement. Chaque interaction avec les autres personnages en révélant un peu plus sur lui. Il faut à ce titre saluer le travail du scénariste Robert Kaplow (très justement nommé aux Oscars) dont les dialogues savoureux et très drôles, rendant ainsi hommage à l’impertinence des paroles de Lorenz Hart, représentent l’un des atouts majeurs du film. L’intelligence de l’écriture, couplée à l’élégance de la mise en scène (rappelant les toiles d’Edward Hopper) avec en fond sonore les mélodies des tubes de Lorenz Hart joués au piano, confèrent à ce film un charme fou.
La métamorphose d'Ethan Hawke
L’autre point fort vient de la performance bluffante d’Ethan Hawke (qui reçoit lui aussi une nomination très méritée). Absolument méconnaissable en Lorenz Hart, il se fond avec aisance dans ce rôle qui aurait pu sombrer entre de mauvaises mains dans une caricature de l’ivrogne aigri. Au-delà de la transformation physique et de la gestuelle très maniérée, l’acteur réussit à apporter une grande humanité à ce personnage. Derrière son apparente nonchalance et son humour acerbe, registre dans lequel il excelle, il y a dans son regard une souffrance qui se lit en filigrane tout le long du film le rendant très attachant. Sans crier gare, il se montre bouleversant dans les dernières scènes où il campe un homme accablé, voyant son monde s’écrouler. Si les références niches vont séduire les aficionados purs et durs de comédies musicales, le film montre une histoire tragique mais finalement assez banale dans laquelle tout le monde peut se retrouver.
Autour de lui gravite une petite galerie de personnages excellemment interprétée, à commencer par les camarades de boissons du parolier. Bobby Cannavale fait preuve d’un charme naturel en barman complice et un peu rustre, Jonah Lees amuse dans son rôle de soldat joueur de piano, un peu décontenancé devant la décrépitude d’une de ses idoles, tout comme Patrick Kennedy qui campe le discret E. B. White, celui qui deviendra l’auteur de Stuart Little. Margaret Qualley, la figure féminine centrale du film, fait comme toujours preuve d’un charisme hypnotique. Si son rôle peut paraître futile de prime abord – la jolie jeune femme sur laquelle bave les vieux libidineux en âge d’être son père – sa dernière scène pleine d’affection envers Lorenz Hart dévoile un personnage plus complexe qu’il n’y paraît, où la comédienne laisse entrevoir une certaine vulnérabilité.
Et puis il y a bien évidemment Richard Rodgers. Finalement assez peu présent – il arrive tard et ses interventions sont assez brèves – il occupe tout de même une place centrale dans la narration. Andrew Scott, excellent comme à son habitude (et lauréat du prix du second rôle lors de la dernière Berlinale), offre le parfait contrepoint d’Ethan Hawke : séduisant, très assuré, faussement humble et un peu tête à claque avec un air de premier de la classe à qui tout réussi. Les échanges fugaces entre les deux hommes opposent deux visions très différentes de leur art, mais aussi de la nature humaine. L’ironie et le cynisme de Lorenz Hart contre le romantisme et la sincérité de Richard Rodgers, qui se retrouvera dans ses autres travaux avec Oscar Hammerstein II. Des débats qui s’appliquent à la comédie musicale, mais aussi à toutes formes artistiques. Malgré leurs différents, une certaine complicité réside entre les deux hommes, parfaitement restituée par les deux comédiens avec la juste dose de pathos nécessaire.
Au final, derrière son sujet très spécifique, Blue Moon est un film qui traite de thématiques universelles : l’amitié, la jalousie, la peur d’être insignifiant. Bien évidemment les fans de comédies musicales, en particulier celles de cette période, vont savourer les multitudes de références (l’intervention de Stephen Sondheim enfant est assez irrésistible), mais pas besoin d’être expert.e en la matière pour profiter de ce film. Une réussite, méticuleusement exécutée, qui aurait mérité d’être vue au cinéma. Ah les distributeurs français…
