Critique : “Sombre Rivière” au Nouveau Théâtre de Montreuil

Lazare, auteur et metteur en scène, tente d'exorciser les douleurs post-attentats et la difficulté d'être Arabe en France, dans un spectacle musical décousu et déroutant.

Comme tous les Français, au lendemain des attentats de novembre 2015, Lazare souffre, Lazare ne sait pas quoi faire, Lazare a peur de sortir de chez lui. Mais à la peur d'affronter la violence d'un monde en proie à un incendie permanent, s'ajoute la peur d'assumer ses origines arabes face à des concitoyens prompts, pour certains, à dresser les pires raccourcis.
Alors Lazare écrit des poèmes pour conjurer la mort ; Lazare appelle sa mère, et son ami metteur en scène Claude Régy. De ces conversations et de ses vers, Lazare tire Sombre Rivière (référence à un chant noir-américain sur l'esclavagisme), un spectacle ambitieux et sinueux, dans lequel la musique tient une place prépondérante.

Julie Héga, Anne Baudoux, Ludmilla Dabo et Laurie Bellanca dans

Julie Héga, Anne Baudoux, Ludmilla Dabo et Laurie Bellanca dans "Sombre Rivière" de Lazare

Qu'elles soient blues, rock, punk, tsigane, rap, lyrique, les chansons originales qui constituent en grande partie le texte ne suivent que rarement les codes de la pop et les structures de rimes classiques. Elles servent autant à chanter les morts qu'à s'élever un peu de la noirceur accablante des thèmes abordés.
Les dix interprètes qui composent la troupe du spectacle sont tous autant comédiens que chanteurs ou instrumentistes (deux d'entre eux proviennent du groupe folk La Rue Kétanou), et démontrent un réel talent dans chacune des disciplines. On est particulièrement éblouis par le jeu intense de Julien Villa, et la voix suave de Ludmilla Dabo. Mais en dépit de leur don pour la scène, les artistes peinent à rendre intelligible le propos de cet objet théâtral abscons.

Laurie Bellanca dans

Laurie Bellanca dans "Sombre Rivière" de Lazare

Dans ce capharnaüm mené tambour battant pendant deux longues heures, Lazare est interprété par trois comédiens (Julien Villa, Mourad Musset et Olivier Leite) qui représentent autant de facettes de sa personnalité (le Français, l'Arabe, et l'artiste qui ne trouve le courage de subir les circonstances que dans l'alcool) entourés par un chœur qui personnifie son entourage.

En suivant le fil d'une pensée chaotique qui va et vient en permanence entre différentes idées sans leur trouver d'articulation logique, Lazare convoque les massacres de Paris et Nice aux côtés de ceux de Guelma et Sétif, fait référence à ses œuvres antérieures, invoque le fantôme du Général Bugeaud, le souvenir de la dramaturge Sarah Kane (dramaturge britannique qui, avant lui, avait exposé sur scène la violence de notre monde), fait appel à Dieu, aux migrants, aux Arabes Bisounours…

Dispositif vidéo live, séquences filmées dans la nature ou chez sa mère, masques de la Mort, de loups, de lapins, costumes hétéroclites et lumières stroboscopiques forment une scénographie électrique qui se met au service d'une pièce sans temps mort et au rythme parfaitement maîtrisé.

Julien Villa, Mourad Musset, Laurie Bellance, Julie Héga, Ludmilla Dabo et Olivier Leite dans

Julien Villa, Mourad Musset, Laurie Bellance, Julie Héga, Ludmilla Dabo et Olivier Leite dans "Sombre Rivière" de Lazare

Par la voix de ses comédiens, l'auteur le reconnaît pourtant : il écrit des pièces que les spectateurs, et lui-même, ne comprennent pas. Au milieu de ce puzzle irrésoluble, Lazare parvient néanmoins à nous émouvoir et nous faire réfléchir. Il s'oblige et nous oblige à nous projeter dans la peau d'un enfant de cinq ans qui voit sa mère périr sous ses yeux lors des attentats de Paris. Il jette les bases d'une réflexion sur les questions de l'identité nationale, de l'Histoire des Arabes, de sa transmission et son apprentissage, sur le problème d'être étranger dans son propre pays, sur la différence fondamentale entre la "prière bon cœur" de sa mère et la "prière du meurtrier".

L'entreprise donne souvent la sensation d'exposer la psychanalyse maladroite de son auteur, et si l'humour est malgré tout omniprésent au même titre que la musique, on en ressort sonnés et confus.

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Sombre RivièreSombre Rivière, de Lazare

Au Nouveau Théâtre de Montreuil
10 place Jean Jaurès
93100 Montreuil

Du 29 mars au 6 avril 2017 (relâche le dimanche 2 avril) à 20h tous les soirs.

Texte et mise en scène : Lazare ; collaboration artistique : Anne Baudoux et Marion Faure ; création lumières : Christian Dubet ; régie lumières : Emmanuel Vidal ; scénographie : Olivier Brichet en collaboration avec Daniel Jeanneteau ; costumes : Marie-Cécile Viault ; son : Jonathan Reig ; vidéo : Lazare ; chef opérateur : Robin Fresson ; direction de chœur : Samuel Boré ; assistanat général : Marion Faure ; assistanat musical : Laurie Bellanca ; régie générale de la compagnie : Hugo Hazard ; régie vidéo de la compagnie : Romain Tanguy, Emeric Adrien

Avec : Anne Baudoux, Laurie Bellanca, Ludmilla Dabo, Julie Héga, Louis Jeffroy, Olivier Leite, Mourad Musset, Véronika Soboljevski, Julien Villa

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