Critique : « Trainspotting – The Musical » au Theatre Royal Haymarket

Temps de lecture approx. 5 min.

Lorsque l’on a vu que Trainspotting allait débarquer à Londres pour une première, en version musical, on s’est précipité sur les billets. On voulait vraiment aimer, ça partait bien en plus : on adore le film, on connaît la b.o. par cœur… Et pourtant… Récit d’un naufrage inattendu au théâtre Royal Haymarket de Londres.

Trainspotting en comédie musicale, c’est incongru, mais pourquoi pas. On avait bien été bluffés par La Haine il y a deux ans à Paris… Puis Trainspotting est une œuvre en constante mutation, un livre écrit par Irvine Welsh devenu pièce puis film culte, pour revenir sur les planches, à Londres, sous forme de musical… Alors en voyant les affiches reprenant le design de la version cinéma -les acteurs y sont extrêmement ressemblants-, en lisant le programme qui annonce à la fois le travail d’Irvine Welsh sur le livret, et la reprise des musiques les plus marquantes du film, nous étions prêts à prendre une claque à la hauteur du film de Danny Boyle sorti il y a 30 ans ! Pourtant, pour une pièce qui affirme le lien de parenté avec un film frénétique et clipesque, que de longueurs ! Il n’y a guère que la reprise de ″Lust for Life″ d’Iggy Pop qui lance le spectacle en donnant quelques faux espoirs, et la déchéance du seul de la bande qui résiste un temps à l’appel du bonheur en injection, Tommy (Finlay Paul), sur ″Bitter Sweet Symphony″ de The Verve -oui, l’une des seules musiques qui ne provienne pas de la B.O.- qui provoquent un tant soit peu d’émotions.

Pourtant l’interprétation n’est pas mauvaise, Mark Renton (Lewis Kidd) mène sa troupe. Sick Boy (Sheridan Townsley) toujours fan de Sean Connery et peroxydé, Begbie (Frankie O’Connor), toujours aussi énervé et incompréhensible, sont parfaits. Spud (Kieran Andrew) en fait des caisses, et c’est bien dommage car dans la nuance, il aurait été attendrissant. Accordons-lui tout de même la séquence de l’entretien d’embauche sous coke, ″Youth Opportunities″ qui reste amusante.

Un show qui ne rend pas accro

Pour situer ces personnages, un décor unique : un plateau fixe à deux niveaux, avec en fond de scène des grilles rappelant les ruelles d’Edimbourg ou des entrées de métro et dissimulant l’orchestre accompagné d’une chanteuse, Melanie Marshall, dont le rôle est poétiquement nommé ″L’Appel de l’héroïne″. Ce n’est pas spectaculaire, mais tout à fait suffisant pour évoquer les différents espaces de l’action, là n’est pas le problème. Ce qui pèche, c’est le rythme, aussi bien au sens dramatique que musical. Tant de scènes devenues cultes sont attendues avec impatience : celles de la désintoxication de Renton, celles des ″pires toilettes d’Ecosse″ où il plonge dans des WC infâmes pour retrouver un suppositoire d’opium… et tombent à plat ! Certes, il y a quelques effets de projection lorsque Mark plonge dans les toilettes, et l’on est tout de même heureux d’entendre quelques-unes des belles lignes (de texte) du livre/film. Malheureusement la musique qui aurait pu souligner l’urgence de la souffrance, la folie des trips, manque tant d’énergie qu’on voudrait qu’elle aussi, prenne du speed. Sans compter son emploi déroutant, le délire sous crack étant par exemple illustré par une séquence improbable et bien longuette de danse country. C’est un fait, on s’ennuie autant que la jeunesse désœuvrée dont on assiste à l’errance.

Pour ne rien aider, le récit est ralenti par le besoin tout à fait contemporain (et, ne nous trompons pas, essentiel à bien des égards) d’intégrer les femmes à la narration. Nous avons droit à la mère de Mark Renton (Rebecca McKinnis) qui se désole, et celle de Spud (Ashley J. Russel) qui se lamente… De nouvelles balades qui n’apportent pas grand-chose que de permettre au spectacle d’atteindre les deux heures nécessaires pour prétendre au statut de musical du West End. Quant à Kelly (Yana Harris) la petite amie de Mark à la personnalité explosive dans le film (où elle se prénomme Diane), elle se voit retirer tout son mordant au profit de l’histoire d’Alison (Rosie Dignan), la jeune mère bien sous tous rapports qui tombe dans la drogue et la prostitution après le décès de Dawn, son bébé qu’elle a négligé en testant le crack… L’adaptation tire donc du côté d’une sensiblerie peu subtile qui semble s’opposer à ce qu’est intrinsèquement Trainspotting. L’aspect percutant du livre provenait du débit brut du texte, celui du film de la frénésie de la musique et du montage, et les deux œuvres gagnaient en impact par le décalage permanent entre humour et situations dramatiques. Ici, on a l’impression que le sentimentalisme du musical vient dénaturer l’objet même dont il est fait. Qu’on le regrette…

Crédit : Matt Crockett

Visiblement nous ne sommes pas les seuls à être déçus : après une réception critique tiède s’il en faut et une vente de billets en berne, la production se voit obligée d’annuler la tournée dans le Royaume-Uni prévue à partir du 19 octobre. Le spectacle s’arrête donc de manière prématurée le 5 septembre prochain. Irvine Welsh, prétextant des coûts de productions trop élevés, espère faire revivre Trainspotting ″lorsque la situation économique sera meilleure″. Souhaitons surtout qu’il retravaille l’adaptation, car il y avait matière à faire un musical détonant. En attendant, allons voir autre chose, et remettons-nous le film !

Trainspotting - The Musical
Image de Marie Laugaa

Marie Laugaa

Tombée dans la comédie musicale en même temps que le cinéma, avec mes premiers films -Le Magicien d’Oz, Les Demoiselles de Rochefort, et Disney, évidemment-, la révélation se fait lorsqu’à 12 ans je découvre la version scénique du Passe-Muraille mise en musique par Michel Legrand. Puis Notre-Dame de Paris finit de me rendre addict… Quelques années plus tard, c’est Londres, Le Roi Lion, et ses théâtres à perte de vue : un coup de foudre instantané ! Côté français, le Vingtième Théâtre devient mon QG, les événements Diva ma fête nationale, mais le genre reste encore assez confidentiel… Depuis, bonheur !, on ne compte plus les productions, la comédie musicale ayant enfin commencé à débarquer en fanfare si méritée. Allez, on se fait plaisir et on en discute ?
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