Critique : « The Jonathan Larson Project » au Southwark Playhouse Borough

Temps de lecture approx. 6 min.

Jonathan Larson, le compositeur de l’incontournable Rent est mort à 35 ans, laissant derrière lui un grand nombre de partitions écrites pour le théâtre musical, la publicité, ou simplement pour satisfaire son besoin de créer. La plupart de ces musiques n’ayant jamais eu l’occasion d’être entendues du public, exception faite de Rent (qui se redonne à Londres cet automne) ou Tick Tick… Boom! (voir le film réalisé par Lin-Manuel Miranda pour Netflix), il était grand temps qu’on nous les présente enfin ! Direction donc le Southwark Playhouse Borough à Londres, pour la première du spectacle intitulé The Jonathan Larson Project en Europe !

C’est à Jennifer Ashler Tepper, historienne du théâtre, autrice et productrice que l’on doit l’idée de compiler les différentes créations du génial compositeur pour en faire, selon l’expression de Julie Larson (la sœur de Jonathan), ″un portrait intime d’un artiste véritablement précurseur″. Jennifer Ashler Tepper présente le projet en 2018 sous forme de concert, au cabaret Feinstein’s/54 à New-York, qui est repris et mis en scène pour le Off-Broadway par John Simpkins, en 2025. C’est lui-même qui réimagine sa scénographie pour le Southwark Playhouse Borough de Londres.

On n’aurait pu trouver de lieu plus adéquat pour le projet ! Le minuscule établissement se veut en effet un théâtre à la marge des grosses productions nationales ; on y encourage la création d’un théâtre moderne, qui distrait autant qu’il fait réfléchir, et se fait écho de la multiplicité des voix. Autant dire que Jonathan Larson s’y serait senti comme chez lui.

Une plongée réussie dans l’univers de Jonathan Larson

The Jonathan Larson Project ;
Crédit : Danny Kaan

On pousse donc les portes de la salle de ce petit théâtre, pour se trouver face à un plateau central dénué d’artifice, qui n’est pas sans rappeler celui de Rent. Le ″décor″ est brut : une échelle sur une tour d’échafaudage, quelques caisses techniques servant d’assises… des feuilles blanches, nombreuses, un piano -évidemment-. Le bruit d’une rue new-yorkaise nous accueille, tandis que défilent des images de la ville projetées sur un drap. Voilà comment, à l’aide de trois fois rien, plonger en l’espace de quelques secondes dans l’œuvre et la vie bohème de Jonathan Larson : un décor évoquant sa vie d’artiste sans le sou, trois chanteurs et deux chanteuses exceptionnel.le.s, de la musique.

Et quelle musique !! Elle est de celles qui capturent sans crier gare, emportent, bouleversent. On passe continuellement du rire aux larmes en l’espace d’une heure et demie. L’apparence et les tessitures des comédiens évoquent immédiatement les œuvres si multiples de Jonathan Larson. Leur interprétation est parfaite.

The Jonathan Larson Project
Crédit : Danny Kaan

De la simplicité naît un vrai bonheur musical

The Jonathan Larson Project ne possède pas d’autre fil conducteur que celui des compositions désordonnées (18 au total) de cet artiste activiste à l’imagination débordante et au besoin de création presque compulsif.

On passe de chansons de cabaret et de théâtre musical légères ou comiques, à des compositions aux raisons d’être plus sombres, comme ″Iron Mike″ -écrite en réponse à la fuite pétrolière du navire Exxon Valdez en 1989 créant une marée noire qui extermina des milliers d’oiseaux et de mammifères marins-, ou encore ″Love Heals″ (″L’amour guérit″) créée pour l’association du même nom visant à informer la jeunesse sur les risques du SIDA. Les fans de Rent retrouveront son style, et les références pop propres à son écriture ; ils entendront même une chanson coupée de la version définitive du spectacle, ″Valentine’s Day ″. 

Que de découvertes par ailleurs ! On retient ″White Male World″, incroyable duo entre les deux comédiennes, et satire ô combien pertinente d’une société patriarcale dirigée, comme le dit le titre, par l’Homme Blanc ;  ″Hosing the Furniture″ -″Nettoyer les meubles au tuyau d’arrosage″-, sorte d’ovni frénétique et hilarant où une femme au foyer perd les pédales en nettoyant son salon -chanson qui valut à Jonathan Larson le Stephen Sondheim Award en 1989-, ou encore le superbe ″Falling Apart″ qui émeut plus que de raison -et n’existe nulle part ailleurs que dans cet instant suspendu sur scène, le texte ou l’enregistrement étant introuvables-.

Les chansons s’enchainent et ne se ressemblent pas. Le spectacle, dans lequel irradie l’amour de l’artiste pour la musique et pour l’humanité, n’est pas exempt de longueurs pour autant, quelques chansons étant moins porteuses que d’autres. Pourtant, on reste songeur face à la pertinence du propos que Jonathan Larson étayait en musique, il y a 30 ans de cela soulignant l’absurdité d’une société ayant troqué ses valeurs contre le pouvoir, la reconnaissance ou l’argent. Malgré des morceaux aux styles très disparates, le tout forme un ensemble cohérent, et presque visionnaire, tant le constat reste actuel. 

Sans parler un peu anglais, ou être véritablement sensible aux compositions de Jonathan Larson, le spectacle, qui ne repose pas sur la mise en scène ni sur une véritable volonté didactique peu cependant peut-être sembler long… Pourtant, de l’exiguïté du théâtre résulte une connexion immédiate du public avec les comédiens et la musique ; l’instantanéité de la réception propre aux arts de la scène est démultipliée par la proximité, et l’on sort de ce retour dans les années 90 galvanisés, enchantés d’avoir vécu un véritable moment d’émotions et de partage, peut-être plus marquant encore qu’il est éphémère puisque le spectacle s’arrête dans quelques semaines.

Vous l’aurez compris, The Jonathan Larson Project est assurément l’un de nos coups de cœur de l’été ! Ne le manquez pas si vous appréciez le travail du compositeur et que vous êtes de passage à Londres avant le 22 août prochain !

The Jonathan Larson Project
Image de Marie Laugaa

Marie Laugaa

Tombée dans la comédie musicale en même temps que le cinéma, avec mes premiers films -Le Magicien d’Oz, Les Demoiselles de Rochefort, et Disney, évidemment-, la révélation se fait lorsqu’à 12 ans je découvre la version scénique du Passe-Muraille mise en musique par Michel Legrand. Puis Notre-Dame de Paris finit de me rendre addict… Quelques années plus tard, c’est Londres, Le Roi Lion, et ses théâtres à perte de vue : un coup de foudre instantané ! Côté français, le Vingtième Théâtre devient mon QG, les événements Diva ma fête nationale, mais le genre reste encore assez confidentiel… Depuis, bonheur !, on ne compte plus les productions, la comédie musicale ayant enfin commencé à débarquer en fanfare si méritée. Allez, on se fait plaisir et on en discute ?
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