Critique : « Pride » au National Theatre de Londres

Temps de lecture approx. 7 min.

Pendant tout l’été, le National Theatre de Londres a accueilli une toute nouvelle comédie musicale, adaptée du film Pride de Matthew Warchus. Racontant une belle histoire de solidarité entre une association LGBT londonienne et un groupe de mineurs d’une ville du Nord de l’Angleterre, le spectacle sait émouvoir son public, camouflant une écriture un peu paresseuse par une mise en scène au cordeau et une troupe engagée.

Du grand écran à la scène

En 1984, un petit groupe d’activistes lesbiennes et gays, sous l’impulsion de Mark Ashton, s’est mobilisé pour soutenir la grève des mineurs qui faisait rage dans le Nord de l’Angleterre, menant de nombreuses collectes de fond aux profits des habitants de la ville d’Onllwyn. Trente ans plus tard, cet événement historique fait l’objet d’un long-métrage réalisé par Matthew Warchus (le metteur en scène de la comédie musicale Matilda) avec une distribution cinq étoiles comprenant Andrew Scott, Dominic West, Imelda Staunton ou encore Bill Nighy. Le film reçoit à l’époque un très bon accueil critique, récoltant notamment la Queer Palme au Festival de Cannes et le prix du meilleur film aux British Independant Film Awards.

Dès sa sortie, l’idée d’adapter Pride en comédie musicale est rapidement abordée par le scénariste Stephen Beresford. Il faudra pourtant attendre une bonne dizaine d’années avant que le projet se matérialise. Le spectacle Pride prend vie en 2026, avec une première mondiale au Sherman Theatre à Cardiff avant de s’installer au National Theatre. Stephen Beresford adapte lui-même son scénario, en plus d’écrire les paroles des chansons, et Matthew Warchus reste à la mise en scène. Pour la musique, trois hommes se partagent la tâche : le duo Josh Cohen et DJ Walde, qui ont composé la partition de Sylvia, et Christopher Nightingale, orchestrateur réputé qui a reçu une nomination aux Tony Awards pour la partition de A Christmas Carol.

La troupe de Pride © Manuel Harlan

L’idée de transposer Pride en comédie musicale semble effectivement naturelle sur le papier. La musique a toujours eu une place importante dans les manifestations politiques et, de ce fait, quelques-unes des scènes les plus marquantes du film intègrent des chansons de manière diégétique. De plus, si le film est globalement très apprécié, il n’a pas non plus atteint le statut d’œuvre culte et aucune scène ou réplique particulière ne sont entrées dans la culture populaire. De quoi donner aux auteurs une grande liberté d’adaptation, contrairement à des titres comme Le Diable s’habille en Prada ou Retour vers le futur où certains passages ne peuvent être évincés de risque d’attirer la colère des fans. Un avantage considérable dont malheureusement l’équipe créative ne tire pas profit.

Une adaptation trop fidèle et maladroite

Était-ce une bonne idée qu’un tel projet soit mené par deux personnes aussi proches de l’œuvre originale ? Le fait est que le livret de Pride suit assez scrupuleusement le scénario du film. Évidemment (et heureusement) des coupes ont dû être faites pour réduire le nombre de personnages et limiter les changements de lieux intempestifs, mais de nombreuses scènes sont reprises au mot près et la structure narrative reste majoritairement la même. Quant aux éléments mis de côté, ils sont compensés par des interventions des personnages principaux brisant le quatrième mur pour servir de narrateur.rices, donnant à l’ensemble un aspect trop didactique pour pouvoir pleinement se laisser porter par l’histoire. Le tout reste quand même très plaisant, après tout le scénario du film est très bon et fonctionne même sur scène, mais cette paresse d’écriture finit par agacer. Se pose donc la question : quel est l’intérêt de cette adaptation si c’est pour reproduire l’original à l’identique mais en moins bien ?

Fort heureusement, l’aspect musical fonctionne très bien. Certes, la partition n’est pas d’une folle originalité – il aurait été préférable de plus assumer le côté pastiche des années 1980 plutôt que de rester dans un style « comédie musicale contemporaine » – mais elle demeure très efficace. Surtout, ce sont les bons moments de l’histoire qui sont mis en musique, rehaussant ainsi l’action et les enjeux, ce que toutes bonnes comédies musicales doivent faire. Le deuxième acte est particulièrement bien servi à cet égard avec un enchaînement de numéros très réussis comme celui du festival Pits and Perverts, la découverte de la scène gay londonienne par les femmes d’Onllwyn ou encore le coming-out de Bromley. Quant à la scène finale, malgré des petites facilités, elle se montre particulièrement émouvante.

La troupe de Pride © Manuel Harlan

Deux tableaux toutefois, semblent sortis d’œuvres complétement différentes. Le premier intervient juste après l’entracte et met en scène Jonathan, le vétéran flamboyant du groupe interprété par l’excellent Samuel Barnett. Dans un grand numéro de music-hall –  avec claquettes, plumes et paillettes – le personnage révèle sa maladie, sa peur de la mort mais aussi son envie de vivre jusqu’au bout. Un numéro aussi fantasque que déchirant, comme si Bob Fosse avait mis en scène Angels in America, The Musical. Le résultat est du plus bel effet, jouant habilement avec les contrastes, mais totalement déconnecté de ce qui a été montré avant et ce qui va suivre. Comme si ce numéro n’avait que pour seul but de donner matière à l’acteur pour remporter un Olivier Award du second rôle.

Le deuxième tableau est une collégiale plus douce qui vient complètement interrompre l’action pour que les personnages puissent dire : « On s’amuse mais vous savez ce qui s’est aussi passé à cette époque ? L’épidémie du SIDA. C’était grave ». Dans le film le sujet était abordé très brièvement, au détour d’une phrase, mais de manière très efficace faisant l’effet d’une douche froide. Sur scène, au-delà d’être inséré au chausse-pied, la chanson alourdit considérablement le spectacle en jouant la carte de l’émotion de manière un peu putassière. Elle vient illustrer parfaitement le plus gros défaut de cette comédie musicale : son histoire est importante et elle a besoin de le rappeler dès que c’est possible. Une œuvre sur le pouvoir de la convergence des luttes est de base importante, il n’est pas nécessaire d’appuyer inutilement dessus au risque de devenir faux dans son discours.

Une mise en scène parfaitement exécutée

Mais pour tous ses défauts, Pride a quand même une immense qualité : la mise en scène de Matthew Warchus. Après Matilda et Groundhog Day, il prouve qu’il est l’un des metteurs en scène de comédie musicale les plus enthousiasmants actuellement et parvient à faire sortir le meilleur d’une écriture parfois bancale. Les scènes s’enchaînent avec une grande fluidité tout en créant de très belles images et il réussit à parfaitement jongler entre l’humour et la sincérité, rendant le tout très digeste et efficace. Son travail est bien secondé par la scénographie simple mais très bien pensée de Bunny Christie, créant un univers à mi-chemin entre RENT et Billy Elliot, et les chorégraphies Lizzi Gee. Alors que la grande majorité des comédies musicales actuelles cherchent à en mettre plein les yeux avec les numéros dansés, la chorégraphe ne perd jamais de vue la narration et propose des enchaînements en symbiose avec les personnages et l’esprit de la pièce. C’est devenu d’une telle rareté qu’il faut le souligner.

La troupe de Pride © Manuel Harlan

Le tout est porté par une troupe très homogène, sans maillon faible, offrant une belle performance collective. Outre Samuel Barnett cité plus haut, il faut noter également la prestation du charismatique Daniel Forrester qui tenait le rôle de Mark en l’absence de John Lumsden, le très attachant Lewis Cornay en Bromley, le jeune garçon de bonne famille qui explore sa sexualité et son engagement politique, ainsi que la touchante Sarah Pugh en Siân, l’une des représentantes du comité des mineurs. Au final, il est difficile de ne pas succomber au charme de Pride de par toutes les belles choses que cette comédie musicale propose et par la pertinence encore aujourd’hui de son histoire. On en sort le cœur léger et les yeux humides. Et puis, une comédie musicale avec une chanson qui contient comme parole « I like cocks and Ethel Merman » ne peut pas être complètement mauvaise.

Suite à son succès au National Theatre, le spectacle va poursuivre sa route au Bridge Theatre à partir du 12 novembre prochain. Espérons que l’équipe créative va profiter de cette interruption pour continuer d’améliorer cette œuvre qui a tellement de potentiel.

Pride
Image de Romain Lambert

Romain Lambert

Membre de Musical Avenue depuis juin 2012, je suis passionné bien évidemment de comédies musicales mais aussi de ballets. Je passe la majorité de mes soirées entre l'Opéra Garnier, Bastille et le Théâtre du Châtelet. Je voue un véritable culte a Stephen Sondheim et j'essaye de chanter "Glitter and be Gay" sous la douche.
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