Vanessa Cailhol a eu plusieurs vies, plusieurs rôles, plusieurs cordes à son art… Aujourd’hui, celle qui a notamment été récompensée par le Trophée de l’interprète féminine de l’année pour son rôle de Roxie dans Chicago lors de la dernière édition des Trophées de la Comédie Musicale souhaite plus que jamais voir les barrières entre les différentes disciplines tomber. Rencontre.
Pour les lecteurs qui voudraient apprendre à mieux te connaître, pourrais-tu revenir sur ton parcours et raconter ce qui, à la base, t’as donné envie de faire de la comédie musicale ?
Vanessa Cailhol : Petite fille, j’ai commencé par faire de la danse classique, et j’ai intégré dans ce cadre une section danse-études au lycée puis plusieurs troupes et compagnies. À l’époque, la comédie musicale ne faisait absolument pas partie de mon horizon. C’est en arrivant à Paris pour un contrat de danse, à 23 ans, que je l’ai découverte un peu par hasard. À ce moment-là, je dansais 8h par jour, mais j’avais envie de toucher également au chant et au théâtre. Je me suis donc inscrite à l’Aicom puis au Cours Florent, plus par curiosité que par désir de professionnalisation, vu que j’étais déjà danseuse. Il faut savoir qu’il y a 20 ans, les écoles de comédie musicale étaient beaucoup moins nombreuses, et on parlait très peu de pluridisciplinarité. C’était un vrai défi. Mes premières auditions se faisaient grâce à la danse : je passais les premiers tours et c’est comme cela que, presque sans l’avoir cherché, je suis entrée dans le monde de la comédie musicale. J’en suis tombée amoureuse en la pratiquant. Pouvoir mélanger les trois disciplines que sont le chant, la danse et le théâtre, c’est trois fois plus de vibration et de bonheur. Bien sûr, c’est aussi trois fois plus de travail et de fatigue ! L’un de mes premiers rôles, je l’ai décroché dans Le Prince et le Pauvre, de Julien Salvia et Ludovic-Alexandre Vidal. C’est drôle, car je les ai revus récemment au Festival d’Avignon et on s’est remémoré tous les souvenirs de cette période ! Ce sont eux qui m’ont véritablement mis le pied à l’étrier. Nous étions de jeunes passionnés, presque payés au chapeau, nous lavions nous-mêmes nos costumes… Comme des artisans ! Puis sont arrivées de plus grosses productions comme Grease au Comédia, ou encore Mamma Mia ! à Mogador. C’est à ce moment-là que j’ai compris que c’était vraiment le chemin que je voulais suivre.
Tu reviens du Festival d’Avignon où tu as joué dans la création d’Aliocha Itovitch, "Dans l’ombre de Jorge Donn". Peux-tu nous parler de ce projet ?
V. C. : C’est une très belle rencontre. J’avais vu Aliocha jouer dans La Peur, mise en scène par Élodie Menant. À la sortie du spectacle, il m’a confié qu’il pensait à moi pour une pièce qu’il était en train d’écrire sur Jorge Donn. J’ai trouvé ce choix de sujet étonnant pour un comédien… jusqu’à ce qu’il m’explique que Jorge Donn était son oncle. En l’apprenant, j’ai eu exactement la même réaction étonnée et enthousiaste que mon personnage dans la pièce, Anna. D’ailleurs, Aliocha a conservé cette réaction pour écrire la scène ! Il faut dire qu’à l’époque où j’étais danseuse, Jorge Donn était une vraie source d’inspiration. J’avais des affiches de lui partout dans ma chambre et je regardais toutes ses vidéos, même si je n’ai malheureusement jamais pu le voir danser sur scène. Pendant les répétitions, en revoyant certaines de ses interprétations, je me suis dit qu’il était aussi un formidable comédien. C’était un danseur qui mettait énormément de jeu dans son art. Finalement, la jeune danseuse que j’étais aimait déjà les artistes qui faisaient tomber les frontières entre les disciplines ! Et puis, j’ai toujours été touchée par les gens qui osent. Ce spectacle était en quelque sorte le « bébé » d’Aliocha. L’accompagner dans cette aventure et contribuer à rendre hommage à Jorge Donn avait beaucoup de sens pour moi.
Juste avant cela, tu as incarné pendant quelques mois le rôle de Roxie Hart dans la reprise de "Chicago" au Casino de Paris. Comment as-tu vécu cette expérience ?
V. C. : Je vais essayer d’en parler sans pleurer ! Cette aventure a été exceptionnelle. La musique de Chicago, jouée en direct par les musiciens derrière nous, me bouleversait chaque soir. Et puis, je dis souvent que les personnages deviennent un peu mes meilleurs amis pendant toute la durée de l’exploitation d’un spectacle. Avec Roxie, c’est même allé encore plus loin. Pendant six mois, avec 2h40 de show 7 fois par semaine, elle a véritablement été ma colocataire. La frontière entre elle et moi est devenue très fine. Évidemment, je ne partage pas son histoire, mais cette rencontre avec ce personnage m’a profondément transformée. Ce qui me touchait particulièrement, c’était ce qu’elle représente symboliquement : une femme issue d’un milieu modeste qui refuse la place qu’on lui assigne, et qui veut simplement exister et être entendue. J’aime l’idée qu’elle « tue » symboliquement le patriarcat. Aujourd’hui encore, cela résonne très fort. Dire au revoir à Roxie a été extrêmement difficile.
Tu as joué des rôles très différents au fil de ta carrière. As-tu une méthode particulière pour te mettre dans la peau d’un personnage ?
V. C. : Tout part toujours du texte. C’est lui qui donne les premières informations. Je commence par me faire une première intuition à la lecture, puis le travail avec le metteur en scène affine progressivement cette vision. Bien sûr, plus la direction d’acteurs est précise, plus le travail devient passionnant. Ensuite, c’est presque de l’orfèvrerie : il faut trouver un corps, une voix, une énergie,… Parfois, il faut calmer certains aspects de soi, parfois au contraire les amplifier. J’ai à chaque fois l’impression de peindre un tableau ; on ajoute des couleurs au fur et à mesure et on les mélange, jusqu’à ce que le personnage apparaisse.
Qu’est ce qui est le plus difficile selon toi : reprendre un rôle existant ou en créer un ?
V. C. : Je pense qu’il est plus difficile d’entrer dans la peau de personnages existants, car chacun s’est déjà forgé sa propre vision de certains rôles très connus. J’y ai été confrontée par exemple lorsque j’ai interprété le rôle d’Elvire dans Dom Juan ou Marianne dans Les caprices de Marianne. Presque toutes les comédiennes ont déjà travaillé l’une de ces scènes en cours de théâtre ! Mon travail a donc été de leur donner une couleur personnelle, de me rapprocher d’elles-mêmes et de les rapprocher de moi, pour réussir à me détacher de l’existant. C’est aussi une façon passionnante de s’interroger sur ce qui nous touche intimement dans un personnage et de le construire en fonction de ça… J’avais également cette appréhension avec Roxie : en regardant des vidéos sur Youtube, je voyais défiler des Roxie toutes plus différentes les unes que les autres, et toutes pertinentes. A un moment, il faut oublier toutes ces références et s’approprier complètement le personnage. C’est là que commence réellement le travail.
Y a-t-il des rencontres qui ont plus particulièrement marqué ta carrière ?
V. C. : Oui, bien sûr. J’ai eu la chance de travailler avec des artistes fabuleux qui m’ont beaucoup apporté, comme Johanna Boyé, Pamela Ravassard, Jean-Charles Mouveaux, Anne Bourgeois, Julien Salvia et Ludovic Alexandre Vidal, Stéphane Corbin… Mais je pense aussi à Pierre Sybil par exemple, fondateur du festival de l’opérette à Aix-les-Bains et qui, avec Fabrice Lelièvre, m’a donné ma chance dans La Route Fleurie. Ce n’était pas une évidence de confier un premier grand rôle chanté dans une opérette à une danseuse classique, mais ils ont cru en moi. Je leur dois énormément, car cela a été très formateur et enthousiasmant.
La production de Stage Entertainment, dirigée par Laurent Bentata, m’a aussi permis grâce aux 4 productions que j’ai faites avec eux d’aiguiser mon art, mes envies, ma force de travail.
Il y a aussi Alexis Michalik qui, en me proposant de jouer dans Le Porteur d’Histoire en 2015, m’a donné l’opportunité de m’ouvrir à un autre milieu artistique que celui de la comédie musicale et de me sentir plus légitime en tant que comédienne. À cette période, je jouais également Rumpleteazer dans Cats à Mogador. J’ai compris à ce moment-là qu’il était possible de mener plusieurs vies artistiques en parallèle.
Et il y a bien sûr Jean-Pierre Bouvier, avec qui j’ai partagé la scène dans Maupassant Inside il y a 2 ans. Il est arrivé à un moment de ma vie où j’avais besoin de m’autoriser plus de liberté sur un plateau, et il a transformé ma façon de jouer. Jusque-là, venant de la danse classique, je pensais qu’il fallait toujours atteindre une forme de perfection. Or, dans le théâtre, il n’y a rien à atteindre ; tout est plus subjectif. Jean-Pierre m’a aidée à comprendre que la seule chose qui compte vraiment au théâtre, c’est d’être dans l’instant présent. Aujourd’hui, je crois que je commence enfin à m’amuser en jouant. Le plateau est devenu une aire de jeu et de recherche continue pour moi…
Tu as été récompensée à plusieurs reprises, notamment par un Molière de la comédienne dans un spectacle de théâtre public en 2024 pour ton rôle dans "Courgette", et plus récemment par le Trophée 2026 de l’artiste interprète féminine aux Trophées de la Comédie Musicale pour le rôle de Roxie. Comment l’as-tu vécu ?
V. C. : J’ai été bouleversée. Parfois, je me dis que tout ça, c’est un peu du folklore : pourquoi récompenser telle personne et pas une autre ? Mais dans le cas de Roxie, j’ai eu l’impression que l’on récompensait surtout 6 mois d’un engagement total, que l’on me disait : « Bravo d’avoir tenu, d’avoir tout donné ! » Je suis particulièrement heureuse que ce soit ce rôle-là qui ait été récompensé, parce qu’il aura marqué ma vie au fer rouge. Et puis il y a le regard de ma fille. Lorsqu’elle montre mes trophées en disant : « Ça, c’est les cadeaux de maman », je trouve que c’est la plus belle définition possible. Ce sont réellement des cadeaux.
As-tu encore des rêves à réaliser ? Un rôle de comédie musicale qui te fait rêver, des projets théâtraux, cinématographiques ou autres ?
V. C. : Certains rêves se sont déjà réalisés, comme celui de jouer Roxie. Il y a aujourd’hui surtout des auteurs et des metteurs en scène avec lesquels j’ai envie de travailler, mais parfois, je ne m’autorise même pas à en rêver. J’aimerais également tourner davantage, pourquoi pas dans un film ! J’ai récemment participé à quelques courts métrages, notamment Le Droit au Silence de Hélie Chomiac, et j’aimerais poursuivre cette exploration. Le cinéma impose une autre manière de jouer, d’autres contraintes. J’ai envie de franchir cette étape-là aussi.
Justement, est-ce encore compliqué selon toi en France de créer des ponts entre les arts et d’exister aujourd’hui en tant qu’artiste pluridisciplinaire ?
V. C. : Je pense que les choses évoluent, mais il y a encore du chemin à faire. J’ai une immense admiration pour les artistes qui passent d’un univers à l’autre, et j’aimerais que cela soit plus facile pour eux, pour nous. Aujourd’hui, on voit tout de même davantage de comédiens de théâtre venir vers la comédie musicale, et inversement. On l’a vu notamment avec la dernière cérémonie des Trophées de la Comédie Musicale, où tout le monde se mélangeait dans la salle. Je sens que les frontières deviennent un peu plus poreuses, même si elles existent encore.
Quels sont tes projets actuellement ?
V. C. : Pour la première fois de ma vie, j’ai surtout besoin de ralentir quelque temps ! J’ai envie de me recentrer sur moi et sur ma fille. J’aime beaucoup cette phrase de Louis Jouvet : « L’homme vaut le comédien, tant vaut l’homme, tant vaut le comédien ». Elle me parle énormément aujourd’hui. J’ai toujours eu beaucoup d’énergie, et j’ai tendance à tout donner sur un plateau. Je ressens aujourd’hui le besoin de me « réalimenter » un peu : écouter de la musique, aller au cinéma, au théâtre, apprendre l’anglais, me mettre au piano,… Je pense que c’est le bon moment pour revenir ensuite pleine de tout ça sur un plateau. Par la suite, j’espère évidemment que les projets reprendront !
Pour finir, quels conseils donnerais-tu à un.e jeune artiste qui rêve de faire de la comédie musicale ?
V. C. : D’aller au théâtre ! C’est en regardant les autres que l’on façonne son regard, ses goûts, ses envies et son identité artistique. Il faut se nourrir en permanence. Et puis, surtout, de ne jamais lâcher… Lorsque j’ai commencé, je pensais qu’un jour cela allait être plus facile, que le travail était forcément toujours récompensé. La réalité est toute autre. Pour une audition réussie, il y en a souvent dix de ratées. C’est un métier fait sans arrêt de hauts et de bas. Mais le bonheur que l’on ressent lorsqu’on décroche un rôle et que l’on s’épanouit sur scène est incomparable.
