Après des mois de rumeurs et d’attente, Les Demoiselles de Rochefort débarquent sur les Champs-Élysées pour ouvrir la nouvelle saison du Théâtre du Lido. Cette nouvelle version scénique est-elle à la hauteur du film original ?
Une adaptation très attendue
Les amateurs de comédie musicale ont peut-être déjà entendu parlé de la première adaptation des Demoiselles sur scène : la version de 2003 au Palais des Congrès s’était révélée quelque peu… chaotique. Le défi relevé par le Théâtre du Lido n’en était que plus grand : s’attaquer à un monument du cinéma français de la Nouvelle Vague avec cet échec dans un coin de la tête. Heureusement, il en faut plus pour effrayer Jean-Luc Choplin, le directeur du Lido. Après des semaines d’auditions, de répétitions et de travaux scénographiques, les représentations ouvrent enfin leurs portes au public.
Les Demoiselles de Rochefort racontent l’histoire de rencontres croisées dans les rues de Rochefort. Dans cette ville en pleine effervescence où s’installe une kermesse, l’amour guette les artistes, marins, forains et militaires à chaque carrefour. On y suit notamment Solange et Delphine Garnier, deux sœurs jumelles, l’une musicienne et l’autre danseuse, pleines d’ambitions et de rêves au cours d’un week-end qui va bouleverser leur vie.
Un passage du grand écran à la scène réussi
Que dire de cette version 2025 au Théâtre du Lido ? Le spectacle se révèle être une délicieuse friandise, un trésor de bonne humeur à déguster sans modération. Pour les amateurs du film, on y retrouve la même atmosphère joyeuse et réconfortante, l’entrain et l’explosion de couleurs sans pour autant avoir l’impression d’une redite. Tout ce que permet la caméra n’est pas nécessairement reproduisible sur scène. On sent, tout au long du spectacle, une véritable attention aux détails, à ce qui peut être transposé tel quel et ce qui doit être ajusté. La mise en scène de Gilles Rico parvient à trouver ce juste équilibre.
La narration notamment, s’articule autour de nombreux chassés-croisés : les personnages se croisent, s’évitent, se ratent et se cherchent tout au long du spectacle. Pour illustrer cela, la grande salle du Lido avec son avant-scène au milieu des spectateurs offre idéalement de multiples possibilités d’entrées et sorties. Seule la dernière scène du spectacle se révèle vraiment moins forte que son équivalente cinématographique, clôturant le spectacle avec moins d’intensité que ce que l’on aurait pu souhaiter. Heureusement, à ce stade de la soirée, le spectateur n’en ressent qu’une légère pointe de déception qui ne saurait entacher l’enthousiasme général pour la performance à laquelle il vient d’assister.
Une scénographie inattendue et magnifique
La plus belle surprise de ce spectacle s’est révélé être sa scénographie, signée Bruno de Lavenère : l’étrange scène du Lido révèle enfin tout son potentiel avec une véritable utilisation de la profondeur et de toutes ses dimensions. Le dispositif imaginé permet de figurer rapidement des changements d’espace avec une fluidité digne d’un mouvement de caméra. Chaque lieu a été pensé avec une attention particulière : depuis le splendide magasin de musique jusqu’au délicat appartement des jumelles, chaque nouveau lieu est un bonheur pour les yeux, une pépite d’ingéniosité et de poésie. L’espace scénique redessiné offre également des possibilités nouvelles avec l’introduction de la vidéo particulièrement réussie. Celle-ci, d’une excellente qualité, permet de rompre avec l’identité visuelle du film sans pour autant la renier : sur scène, point de volets multicolores et de lampadaires bariolés, mais une réinvention du transbordeur qui accompagne toute la narration comme un fil rouge. Ce tableau visuel est complété par un véritable défilé de costumes multicolores inspirés, eux aussi, du film sans en être des répliques. La scène de la kermesse est notamment le moment de sortir les paillettes pour briller de mille feux sous les projecteurs : un choix qui pourrait être cliché s’il ne s’intégrait pas parfaitement à la narration et à l’atmosphère du spectacle. Que le dessinateur de ces costumes soit le créateur de mode Alexis Mabille n’est sans doute pas étranger à une si grande harmonie : c’est à lui que Jean-Luc Choplin avait confié la transformation du Lido pour sa réouverture. Il est donc particulièrement familier des lieux et de leur atmosphère.
Michel Legrand en majesté
Au-delà d’un plaisir pour les yeux, ce spectacle est un bonheur pour les oreilles. De part et d’autre de la scène, se tient un orchestre de taille plus que convenable pour une comédie musicale. Cela est d’autant plus important que les Demoiselles de Rochefort ne connaissent presque aucune interruption de musique pendant tout le spectacle. Celle-ci relie les scènes entre elles, construit les correspondances et raconte, à elle seule, une grande part de l’histoire. La richesse de la partition de Michel Legrand est ainsi mise en valeur avec des arrangements dynamiques et rafraichissants. La direction musicale est assurée par Patrice Peyriéras, ancien collaborateur de Michel Legrand et connu des auditeurs de 42e rue fait son show sur France Musique.
Du côté des interprètes, le choix a également été celui de la rencontre : entre le monde lyrique et celui du musical, entre la scène française et la scène anglo-saxonne. Les deux sœurs pétillantes sont jouées en alternance par les chanteuses lyriques Marine Chagnon et Sophia Stern pour Solange, et Juliette Tacchino et Maïlys Arbaoui-Westphal pour Delphine. Une fois l’oreille habituée à leur approche plus lyrique de certaines chansons, on redécouvre autrement cette riche partition. Pour les interprètes non-francophones, l’intelligibilité des paroles est à applaudir. Si, pour le moment, le travail d’articulation et de prononciation se fait encore un petit peu trop ressentir, cela devrait se résoudre au fil des représentations.
La production brille également par le choix de présenter un véritable ensemble de six danseurs en plus des quatorze rôles principaux. Car Les Demoiselles de Rochefort est un spectacle où la danse occupe une place essentielle. On y trouve de grands numéros d’ensemble de jazz ou de claquettes signés Joanna Goodwin (Funny Girl, Guys and Dolls). Si les interprètes des rôles principaux ne sont pas tous de grands danseurs, le choix d’un ensemble formé à cela permet d’apporter un équilibre juste entre les trois disciplines reines de la comédie musicale.
Pour conclure, Les Demoiselles de Rochefort apparaît comme la production la plus aboutie du Théâtre du Lido jusqu’à présent. On ne lui souhaite plus qu’une chose : de rencontrer son public et de rester encore de longs mois à l’affiche pour transmettre sa bonne humeur dans la capitale et au-delà !
