Sortez vos chapeaux hauts de forme, vos cannes et vos queues de pie ! L’âge d’or des films de la RKO débarque au Châtelet avec une de ses comédies musicales les plus célèbres : Top Hat.
Il est rare que les productions anglo-saxonnes posent leurs valises dans les théâtres parisiens, surtout lorsqu’il s’agit de création. C’est pourtant ce qu’a réussi le Châtelet en accueillant, moins d’un an après sa première à Londres, la production de la comédie musicale Top Hat.
Romance et quiproquos
Le scénario de Top Hat n’a rien de révolutionnaire : Jerry, une vedette de music-hall, célibataire endurci, perturbe le sommeil d’une jeune femme dormant dans la chambre d’hôtel sous la sienne. Lorsqu’il la rencontre, il succombe à ses charmes et la poursuit de ses avances. Après plusieurs tentatives, elle tombe à son tour amoureuse de lui. Cependant voilà, un succession de malentendus l’amène à penser qu’il est en réalité le mari d’une de ses bonnes amies. Elle s’enfuit alors à Venise où Jerry se rend également pour la retrouver. Après plusieurs rebondissements et un dénouement rocambolesque, les couples se rabibochent en musique et en danse.
La puissance de la partition et des chorégraphieS
Pour contrebalancer ce livret poussiéreux et parfois problématique qui n’est pas le point fort de ce spectacle, on peut heureusement compter sur la danse et la musique. Le public ne s’y trompe pas : il est là avant tout pour les claquettes et le jazz. La partition d’Irving Berlin regorge d’airs qui ont forgé la musique américaine des années 1930 pour devenir des standards. Le spectacle s’ouvre avec un grand numéro de « Puttin’ on the Ritz » (morceau absent du film et ajouté pour cette production scénique) et le premier acte déroule ensuite sans temps mort, allant de standards d’Irving Berlin en numéros dansés pour le plus grand plaisir des spectateurs. Il se termine par le somptueux numéro d’ensemble « Top Hat, White Tie and Tails ». La second partie est plus narrative, les claquettes s’effacent pour laisser la place à d’autres classiques tels que « Cheek to Cheek », le tube du spectacle dont l’interprétation live et avec orchestre est une belle redécouverte.
La relève d’Astaire et Rogers
Le plateau déborde de talent avec la maitrise propre aux Britanniques : les numéros dansés sont au cordeau, les voix sont d’une grande justesse, la mise en scène est fluide. Le public a juste à se laisser porter par l’énergie et la bonne humeur du spectacle.
Top Hat est avant tout un film qui a marqué la carrière du duo Fred Astaire & Ginger Rogers : les deux protagonistes principaux sont de parfaits triple threat, maitrisant la danse, le jeu et le chant à la perfection pour passer après un couple si iconique. Sur la scène du Châtelet, nous avons pu applaudir Nicole-Lily Baisden et Jordan Oliver (doublure de l’interprète principal) qui relèvent très honorablement ce défi – bien que Jordan Oliver peine à sortir de l’ombre d’Astaire pour proposer sa propre version de Jerry. Le public qui assistera aux représentations portées par Phillip Attmore (que nous avons pu découvrir aussi cette semaine), profitera de sa technique éblouissante. Véritable maître du rythme, il impressionne par une virtuosité du jeu de jambes et une aisance vocale. S’il est toujours délicat de soutenir la comparaison avec la légèreté « aérienne » de Fred Astaire, Attmore s’en émancipe en insufflant au personnage une malice rafraîchissante. Sa performance est d’autant plus remarquable qu’elle exige une endurance de chaque instant : il déploie une tonicité et une gestion du souffle admirables pour porter le spectacle, particulièrement lors d’un premier acte où son personnage ne quitte pratiquement jamais le plateau.
Ce duo principal est accompagné sur scène du couple secondaire d’Horace et Madge. Cette dernière est incarnée par l’incroyable Emma Williams qu’on aurait eu plaisir à voir davantage. Ils sont accompagnés de Bates, le valet, qui offre un contrepied comique fidèle à la tradition de la comedia dell’arte, et d’Alfredo Bennini, le prétendant italien pas toujours convaincant.






Un décor dans la lignée du studio RKO
Ils évoluent dans un décor digne de l’époque du film : inspiration Art déco, lumières et néons, le public passe du hall de l’hôtel à la chambre, de Londres à Venise, par simples évocations et avec beaucoup d’ingéniosité. On se croirait dans le décor du numéro éponyme de 42nd Street de Busby Berkeley avec cette scénographie tout en arcs de cercles et jeux de niveaux. Cela fonctionne à merveille, avec une mention particulière au timing impeccable des lumières. On retrouve dans une version scénique, ces décors d’intérieurs parfaits et luxueux des films de la RKO. Les costumes ne sont pas en restes : de la robe de chambre à la robe de soirée, les spectateurs en prennent plein les yeux et apprécient cela !
Superlatifs, extravagance, vaudeville joyeusement résolu et autres clichés de la comédie musicale, Top Hat n’a rien de révolutionnaire ou d’innovant mais n’en séduira pas mois les passionnés par sa perfection d’exécution. A tous les amoureux des films de Fred Astaire, à tous les amateurs de claquettes et les adeptes du jazz des années 1930, Top Hat sera une véritable madeleine de Proust, à savourer sans modération.
