La censure n’est pas toujours là où on croit et dans une forme à laquelle on s’attend. Le théâtre de l’Essaïon nous invite à explorer les mondes merveilleux de la censure et tous les trésors qu’elle tente de faire disparaître !
Le spectacle n’aura pas lieu
Le public s’installe dans une des caves du théâtre de l’Essaïon, impatient de découvrir le spectacle, mais voilà qu’une femme entre sur scène. Elle se présente comme programmatrice du 4e arrondissement et annonce à regret que la représentation ne pourra pas avoir lieu et que le public est invité à rentrer chez lui. C’est alors qu’un des spectateurs se lève et entame une discussion avec la programmatrice, l’accusant de censurer le spectacle, ce qu’elle réfute fermement.
Un spectacle sous forme de débat musical
Raphaël Callandreau est un habitué du théâtre musical. Ses précédentes créations, Ego-Système, le musée de votre existence ou Le Malade imaginaire en la majeur ont été saluées par la critique et récompensées aux Trophées de la Comédie musicale. Son duo avec Julie Autissier n’est pas nouveau car ils avaient déjà signé ensemble, il y a plusieurs années, le spectacle J’ai mangé du Jacques.
Comme souvent dans les spectacles de Raphaël Callandreau (à l’image d’Ego-système), on retrouve une approche plus méta et philosophique qui apparaît au fur et à mesure de la soirée. Au début très prosaïque, le livret devient de plus en plus introspectif à mesure que le débat avance. S’ajoute ainsi à la simple réflexion sur la censure, un vrai intérêt pour l’interaction entre les deux interprètes qui ne sont pas juste des passeurs de chansons, mais des personnage à part entière. Il aurait d’ailleurs été très intéressant d’étoffer encore davantage ce dernier point pour amener le spectacle vers une comédie musicale juke-box de chansons censurées.
Un répertoire éclectique et varié
Le débat entre la programmatrice et le spectateur intempestif permet de couvrir un large éventail des formes de censure plus ou moins insidieuse qui existent. Il aborde également les raisons qui font qu’un morceau pourrait être censuré ou non, et la responsabilité de chacun dans cette censure. Tour à tour sont évoquées : la censure de propos choquants, de mentions sexuelles trop explicites, de propos trop engagés ou dérangeants pour les pouvoirs en place… Chaque thème est l’occasion de présenter des extraits de chansons qui ont toutes été censurées au moins une fois dans leur existence, et la liste est longue et éclectique. Le spectacle met d’ailleurs davantage l’accent sur des airs devenus cultes – et dont on conçoit difficilement qu’ils aient pu être interdits – pour montrer l’absurdité de la censure. On y retrouve de grands noms comme Charles Trenet ou Johnny Hallyday, des chansons connues, comme le très émouvant medley du « Chant des partisans », de la chanson de Craonne et « le Déserteur » de Boris Vian, ainsi que des airs moins connus, telles que la Marseillaise pour la paix qui vient conclure, élégamment et poétiquement, ce spectacle.
Sur scène, les deux interprètes partagent une complicité palpable, se relayant derrière le piano ou autres instruments. Ils offrent de belles réécriture à deux voix de ce florilège musical. Entre d’un côté le pourfendeur de la liberté d’expression, pas toujours honnête avec lui-même, et de l’autre la victime d’un système contre lequel elle n’ose pas se rebeller, chacun se reconnaîtra un petit peu dans ces deux extrêmes point de vue sur la censure. Le public prend énormément de plaisir à suivre le cours de leurs pensées, et de voir comment elles résonnent avec la situation actuelle. Car un tel spectacle dans le contexte d’aujourd’hui n’a rien d’anodin et ne peut être que politique.
Une censure sachant chanter est un spectacle en apparence simple, mais d’une grande richesse. Moins provocateur que réflexif, ce spectacle séduit par les chemins de pensée musicaux dans lequel il nous emmène. Les spectateurs (re)découvrent avec bonheur des airs, pour certains rarement interprétés. Rien de surprenant à ce que dans le public certains aient déjà vu le spectacle plusieurs fois et y reviennent avec plaisir.
>> Une censure sachant chanter sera à l’affiche également du théâtre du festival d’Avignon cet été, pour ceux qui ne pourrait pas le découvrir à Paris.
