En ce mois d’anniversaires de Georges Brassens (il est né le 22 octobre 1921, mort le 29 octobre 1981), Musical Avenue a eu le plaisir de se rendre au Théâtre du Gymnase Marie-Bell à Paris, pour y assister à un joli spectacle hommage : Brassens, L’amour des mots. Un chaleureux voyage au cœur du répertoire du poète, qui nous transporte d’incontournables en chansons plus confidentielles, qu’on ne peut que recommander en ces temps bien maussades.
Brassens, le panache en héritage
Un quai de gare, un train -miniature- en retard. Quelques valises, de la fumée. Celle de la pipe du poète, de la vapeur des trains ? Elle évoque une époque, et une magie, celle du théâtre, qui nous permet, une heure et demie durant, de voyager à travers les émotions et le temps, au gré de la poésie, de la musique, et des mots.
Sur scène, à la guitare et au chant, le facétieux auteur et interprète du spectacle, Nicolas Natkin, accompagné de deux excellents musiciens, Mauro Talma à la guitare ((Joël Favreau chez Brassens), dont l’accent argentin évoque immédiatement la chaleur du sud, et Stéphane Caroubi, posé et élégant, à la contrebasse qu’autrefois jouait pour Brassens Pierre Nicolas. Des personnages très différents les uns des autres dans une mise en scène de Daniel Mesguich assez simple, à l’image du chanteur qui prônait le non-conformisme et menait paisiblement une existence sans artifice.
Les trois hommes nous proposent un florilège de quelques-unes des plus belles chansons de Georges Brassens -il y en a tant !-, entrecoupé de citations de l’artiste, de bons mots, de clins d’œil contemporains, et de la poésie d’autres immenses auteurs français, Edmond Rostand et son superbe Cyrano à la verbe railleuse, virtuose et lyrique en tête. Pour Nicolas Natkin, la parenté entre les deux hommes est une évidence : ″Là où Cyrano dégaine son épée, Brassens dégaine sa guitare ! […] Derrière leur insolence, leur humour, et leur formidable liberté, se cachent des êtres infiniment sensibles, qui ont souvent confié aux mots ce qu’ils n’osaient pas dire autrement. […] Cyrano possède cette dimension presque musicale du verbe, ce mélange de panache, de drôlerie, de poésie et de mélancolie qui me semble si proche de l’univers de Brassens″. On ne peut qu’acquiescer -et profiter avec joie de la verve des deux poètes dans la même soirée- !
Le spectacle débute avec un ″J’ai rendez-vous avec vous″ très à propos, puisque nous avons, il est vrai, rendez-vous avec Brassens ce soir-là. Le voyou, le doux anarchiste, le pornographe, le mysogine (qu’ils disent), l’amoureux des femmes à la camaraderie bonhomme, et surtout – surtout-, l’admirateur de la poésie et des mots…
Sous les traits de Nicolas Natkin, un homme de scène comme n’était pas le musicien, Brassens revit donc. Le comédien ne cherche pourtant jamais à l’imiter : sa voix est plus travaillée, son interprétation plus théâtrale, son tempo plus soutenu ; cependant l’amour qu’il porte à l’artiste rejaillit à chaque chanson, à chaque réplique souvent chargée de clins d’œil qui font sourire.
Au cours du voyage s’opèrent des changements de style et de ton, évoquant le cabaret où Brassens a débuté ; ainsi l’on passe d’un numéro de théâtre musical avec ″L’Orage″ (et sa jolie double référence au ″Parapluie″, et à Gene Kelly -!-), à une pantomime comique sur ″Le Bulletin de santé″ puis à une version rock déjanté de ″Marinette″, pour finir par la récitation poétique de l’une des plus belles chansons de Brassens : ″Supplique pour être enterré en plage de Sète″. Au milieu de tout cela, un moment suspendu, celui des ″Passantes″, où la guitare et la voix de Brassens résonnent dans la salle, tandis que comédien et musiciens se reposent enfin.
Ces différentes cassures théâtrales permettent d’instaurer une certaine distance bienvenue : Natkin est Brassens en ce qu’il nous le transmet, mais ce n’est pas lui –lui. Régulièrement, il remet en cause l’identification vers laquelle nous pourrions aisément glisser. On le sait, on l’oublie ; on profite du plaisir d’entendre ces merveilleuses chansons, aux paroles mordantes, acérées, teintées d’ironie et emplies de tendresse, qui feraient tant de bien au monde d’aujourd’hui.
Le temps ne fait rien à l'affaire, quand on est bon...
Dans le public, beaucoup de personnes en âge d’avoir peut-être eu la chance d’admirer l’artiste sur scène, des plus jeunes goûtant certainement à leurs premières chansons subversives. Puis ceux entre deux âges, pour qui le plaisir d’entendre la musique de Brassens sur scène est immense, presque inespéré, et augmenté par l’impression déroutante de se trouver dans l’un de ses enregistrements live, parmi le public qui glousse et reprend avec liesse ses refrains populaires. On a la sensation de vivre un instant hors du temps, qui, sans cette pièce, nous aurait été inaccessible. Si le train est resté en gare, nous, nous sommes bien partis…
Cependant, le spectacle s’attache à ne pas uniquement jouer sur la nostalgie réconfortante d’une époque révolue ; Brassens a existé, et, à travers sa musique engagée, continue d’imprimer nos vies. Quelques remarques pleines d’humour et une évocation sonore saisissante replacent le chanteur au cœur de la société actuelle, dont il aurait sans doute égratigné la bien-pensance. Brassens et son franc parler auraient-ils pu être annulés ? Lors du centenaire de sa naissance, en 2021, la question s’est posée, le musicien étant ouvertement accusé de sexisme, d’individualisme, d’anarchisme… Sacrée mauvaise réputation… Certains ont pris sa défense, arguant de l’esprit intrinsèquement libertaire, provocateur et antiautoritaire de l’artiste pour contrer l’attaque. À la fin de l’envoi, ils ont touché, et fort heureusement : quel immense poète nous aurions perdu ! Grâce à une mise en perspective appuyée par les pensées du chanteur que narrent son interprète, Brassens, L’amour des mots, donne donc à voir au-delà de certaines tournures éventuellement problématiques, à écouter au-delà des mots ce que disait réellement à travers ses chansons sur la célébrité, l’amour, l’amitié, la société… cet homme à l’humanité sans borne.
Depuis sa mort, nous n’avons que trop peu le bonheur d’entendre sur scène ces magnifiques poèmes chantés pourtant entrés dans le répertoire français ; Brassens, L’amour des mots, en est à sa quatrième reprise. Souhaitons-lui longue vie pour nous permettre de profiter en fredonnant -ou non- de la musique du grand Georges, en communion avec ces autres âmes touchées par sa liberté, son humour, sa sensibilité ; par son incroyable plume, enfin, qui contenait tout cela et plus encore.
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