Le Théâtre Actuel La Bruyère nous offre un véritable voyage dans le temps en ce début de saison avec Le Manuel de la jeune mariée 1957 de Virginie Lemoine. Cette création explore, avec humour et en chansons, la misogynie d’une époque qui semble aujourd’hui bien lointaine. Un joli moment de théâtre, plus fin qu’il n’y paraît, porté par cinq excellentes comédiennes.
Virginie Lemoine est décidément sur tous les fronts en cette saison parisienne. Principalement connue du grand public comme la vedette de la série Famille d’accueil, la comédienne et metteuse en scène a toujours eu un penchant pour le théâtre musical, qui s’affirme d’année en année. Actuellement, elle se retrouve à la mise en scène de l’adaptation française de la comédie musicale A Gentleman’s Guide to Love and Murder et accompagne les Cinq de Chœur pour Un air de fête, spectacle célébrant leurs 30 ans de carrière. Comme si cela ne suffisait pas, sa création Le Manuel de la jeune mariée 1957 tient l’affiche du Théâtre Actuel La Bruyère depuis la fin du mois d’août après avoir rencontré un joli succès lors des deux dernières éditions du OFF d’Avignon. Dans cette aventure, elle retrouve le compositeur Stéphane Corbin, un partenaire de longue date avec qui elle a déjà travaillé sur les très beaux 31 et Nos années parallèles.
Autre temps, autres mœurs
Sur scène, cinq femmes sorties tout droit des années 1950 prennent place dans un petit salon rose pastel. Toutes sur le point de se marier, elles analysent ensemble avec attention et excitation un manuel didactique censé leur prodiguer tout le savoir nécessaire pour devenir la parfaite maîtresse de maison. Tout y passe, de comment s’habiller à l’organisation d’une réception en passant par le choix de la viande chez le boucher ou comment aborder les sujets épineux avec son époux, ce pauvre petit animal fragile et susceptible. Au gré des leçons, chacune prendra la parole pour raconter son histoire, expliquant comment elle s’est retrouvée à marcher vers l’autel.
En préambule, une voix nous accueille pour préciser que le fameux manuel a réellement existé et que tous les conseils prodigués sur scène proviennent véritablement de ses pages. Il fallait bien le rappeler tant cette énumération de règles paraît complètement ubuesque. Les cinq comédiennes s’adonnent ensemble à une lecture scrupuleuse de ce petit guide dans une mise en scène millimétrée et enlevée. C’est presque un véritable ballet qui prend vie sur scène, grâce aux chorégraphies pleines d’humour de Sharon Sultan et avec l’aide du pianiste Martin Pauvert (en alternance avec Stéphane Corbin) qui donne de sa personne pour les démonstrations. En abordant ce texte au premier degré, Virginie Lemoine parvient à en faire ressortir toute l’absurdité, voire le danger, qui découle d’un tel discours tout en rendant l’aspect ironique bien visible. Derrière l’apparente légèreté de la pièce, ce procédé se révèle bien plus efficace pour dénoncer les lourdes injonctions qui pèsent sur les femmes à cette époque qu’en commentant et appuyant lourdement dessus. Si le discours du spectacle n’est pas révolutionnaire en soi, il reste très efficace et permet de rendre compte du chemin parcouru. Attention toutefois à ne pas trop s’auto-congratuler de tout ce progrès ; un retour en arrière n’est malheureusement jamais exclu, surtout avec la résurgence des tradwives sur les réseaux sociaux.
Cinq beaux portraits
Mais au-delà de la drôlerie des scènes de lecture du manuel, la grande force du texte réside dans les monologues des cinq protagonistes. À tour de rôle, chacune s’extirpe du quintet pour raconter son histoire, ses aspirations, ses doutes, ses rêves et ses désirs. Un belle galerie de personnages finit par se dessiner, montrant cinq femmes d’âges et de milieux sociaux différents avec chacune une personnalité bien affirmée, mais forcées à entrer dans un même moule. Avec ces tirades, presque des mini-pièces en soi, Virginie Lemoine démontre un vrai talent pour raconter des histoires, toujours avec une pointe d’humour mais surtout une vraie sincérité. À cet égard, les deux premiers monologues sont particulièrement réussis, superbement interprétés par Isabelle Turschwell (en alternance avec Valérie Zaccomer) et Nouritza Emmanuelian, qui se montrent particulièrement émouvantes. Mais toutes méritent d’être citées tant la distribution alignée est de haute volée, que ce soit l’attachante Florence Coste (en alternance avec Ariane Brousse), l’hilarante Cloé Horry ou la force tranquille de Mathilde Moulinat. Les cinq comédiennes font preuve d’une grande versatilité tout au long de la soirée, montrant de belles individualités tout en trouvant une vraie cohésion de groupe.
Et la musique dans tout ça ? Si la pièce a un aspect très musical dans son écriture et sa mise en scène, il y a finalement assez peu de chansons à proprement parler. Trois réellement intégrées au récit dans une veine humoristique et une collégiale finale. Cette dernière – un hommage aux générations de femmes qui ont ouvert la voie vers progrès – offre un très beau moment d’introspection et il faut reconnaître que Stéphane Corbin a un don pour les ballades, mais elle détonne un peu dans l’ensemble du spectacle et coupe brutalement avec la fin de la pièce. Plutôt qu’un final, ce morceau ressemble plus à un joli rappel. Une fin un peu abrupte donc, mais qui n’entache en rien la qualité du spectacle. Une belle réussite pour Virginie Lemoine et ses cinq superbes comédiennes.
