Critique : « Cabaret » au Kit Kat Club à Londres

Le respectable Playhouse Theatre s’est transformé en lieu de débauche alcoolisée à l’occasion d’une nouvelle production de Cabaret. Devant les promesses d’un tel programme, on n’a pas pu s’empêcher d’aller y faire tour.

Créé en 1966 à Broadway, Cabaret de Joe Masteroff, John Kander et Fred Ebb a connu de nombreuses vies. Si la production originale, mise en scène par Harold Prince, a eu son petit succès, il faudra attendre l’adaptation cinématographique de Bob Fosse pour que l’œuvre entre véritablement dans le canon de la comédie musicale américaine. Dans les années 90, Sam Mendes s’empare de l’œuvre pour lui redonner un coup de jeune et en signe une mise en scène qui est considérée par beaucoup comme faisant référence.

Depuis, la vision du metteur en scène britannique a souvent été imitée (pour ne pas dire copiée), que ce soit esthétiquement ou musicalement. Le découpage musical qu’il a fait est dès lors devenu celui faisant foi, à tel point qu’il est de plus en plus rare de revoir Cabaret avec sa partition originale : « Telephone Song », « Sitting Pretty » ou « Why Should I Wake Up » sont devenues des reliques d’un autre temps dont on se remémore l’existence en tombant par hasard sur le premier enregistrement du spectacle. Une version française qui avait tourné en 2014 (avec Nicole Croisille !) faisait figure d’exception à cet égard, présentant l’œuvre telle qu’elle avait été créé, ne cédant pas à la tentation d’intégrer les chansons écrites spécialement pour le film (par volonté artistique ou pour de sombres histoires de droits, la légende ne le dit pas). On ne s’étonne donc pas en assistant à la version de Rebecca Frecknall, qui se joue actuellement à Londres, de ne pas entendre les morceaux précédemment cités et de les voir remplacer par « Mein Herr », « Money » et « Maybe This Time ». On les attend même ! Car, soyons honnêtes, ce sont d’excellentes chansons.

Fra Fee dans le rôle du EmCee © Marc Brenner

Willkommen IM Kit Kat Club

On retrouve également dans cette version l’aspect immersif que Sam Mendes avait instauré. Ce Cabaret ne se joue pas au Playhouse Theatre (même si nous vous conseillons d’entrer cette adresse dans Maps pour vous rendre au théâtre) mais bien au Kit Kat Club, le cabaret berlinois où se produit Sally Bowles dans la pièce. Le théâtre londonien est ici méconnaissable, passant d’une capacité de 1200 places à 550. Les fauteuils du parterre ont laissé leur place à de petites tables rondes (avec seau à champagne intégré pour le carré or) qui entourent la scène. Celle-ci se limite à un petit espace circulaire (avec plateau tournant car ça revient à la mode) au centre de la salle, de ce fait les artistes entrent et sortent parmi les spectateur.rice.s, ne manquant pas d’interagir avec eux.elles de façon explicite. Les balcons ont également été refaits (ce qui est une bonne chose car on n’y voyait pas grand-chose avant) et surtout les parties communes. L’arrivée ne se fait d’ailleurs pas par l’entrée principale mais bien par une petite porte dérobée sur le côté et il faut traverser de longs couloirs avant d’accéder à sa place, donnant ainsi l’impression d’entrer dans un speakeasy et non un théâtre centenaire. On ne peut qu’être admiratif.ve devant l’immense travail du décorateur Tom Scutt.

Mais l’intérêt de ce spectacle ne se résume pas à l’ambiance installée dans la salle. Contrairement à beaucoup d’œuvres du sacro-saint « Âge d’or » de Broadway, Cabaret n’a pas pris une ride. On est frappé par la modernité et la richesse de son écriture plus de cinquante ans après sa création. Les thèmes évoqués (la montée du fascisme, l’approche d’une guerre imminente, l’avortement) donnent un aspect tristement actuel à cette comédie musicale (oui, ça fait cliché d’écrire ça, mais c’est frappant de vérité). À l’image de Cliff, on assiste impuissant à la chute de ces personnages, faisant écho à celle de leur nation. On en sort complètement sonné, glacé par ce que l’on vient de vivre.

La metteuse en scène Rebecca Frecknall s’empare avec talent de ce monument de la comédie musicale. Si on n’échappe pas à l’hyper sexualisation des numéros musicaux (qui semble être devenue la norme depuis Sam Mendes), on sent un énorme travail de recherches pour s’approprier le mieux possible l’art germanique du début des années 30, que ce soit dans les costumes, les chorégraphies et la direction des comédien.ne.s. On pense notamment à La Table verte de Kurt Jooss, pièce chorégraphique de 1932 tristement prémonitoire. L’expressionnisme à outrance peut en dérouter plus d’un.e mais on ne peut que saluer les choix audacieux de l’artiste, dont la prise de risque se révèle payante et nous plonge en pleine décadence de la culture de Weimar.

Une distribution « Perfectly Marvelous »

La distribution embrasse parfaitement la vision de sa metteuse en scène. À ses débuts en novembre 2021, cette production avait pour vedettes Jessie Buckley et Eddie Redmayne dans les rôles de Sally Bowles et du EmCee. Les deux ont depuis quitté la production, un Olivier Award en poche, laissant la place à Amy Lennox et Fra Fee, deux valeurs sûres des scènes londoniennes. La première, que l’on a connue en blonde délurée dans Kinky Boots, trouve en Sally Bowles un rôle à la hauteur de son talent (et quel rôle !). Femme enfant désinvolte et terriblement attachante auprès de Cliff, ses numéros du cabaret sont interprétés avec une rage contenue qui finit par exploser lors de la chanson titre, véritable cri de détresse de notre héroïne au bord du gouffre laissant le public bouche bée. Fra Fee, qui retourne à la comédie musicale après s’être illustré dans de nombreuses pièces, est un EmCee caméléon, se fondant avec aisance dans ses différents costumes. Tour à tour débonnaire, charmeur, machiavélique, émouvant et tout simplement terrifiant, il tire de façon magistrale les ficelles de cette histoire. Il n’en perd pas pour autant son bon timbre de baryton, ce qui est très rafraîchissant après les nombreuses imitations éculées de Joel Grey ou Alan Cumming.

Comment ne pas citer également le Cliff Bradshaw d’Omar Baroud ? Narrateur de la pièce, ce rôle a tendance à être oublié à cause de son manque de chanson, ce qui est fort dommage car c’est un personnage extrêmement attachant tout comme son interprète. On le suit avec enthousiasme dans ses aventures berlinoises jusqu’à la fracture du deuxième acte où le comédien se montre particulièrement déchirant. Autre rôle emblématique de la pièce, celui de la logeuse Fraulein Schneider incarnée par Vivien Parry. Cette dernière semble tout droit sortie d’une œuvre de Bertolt Brecht et Kurt Weill (ce qui est une très bonne chose quand on reprend un rôle créé pour Lotte Lenya) et forme avec Elliot Levey (Olivier Award du second rôle masculin) un couple extrêmement touchant.

Omar Baroud dans le rôle de Cliff © Marc Brenner

Cabaret reste l’un des chefs d’œuvre de la comédie musicale américaine et prouve ici encore qu’il n’a rien perdu de son efficacité et de son impact peu importe la version, et celle-ci est particulièrement réussie, lui donnant un nouveau regard. Il est dommage que les places soient aussi chères (mais heureusement, on voit très bien au dernier rang du dernier balcon) et que le Kit Kat Club ne soit pas accessible aux personnes à mobilité réduite, car c’est assurément un spectacle à voir lors d’un passage à Londres.

Cabaret
Romain Lambert

Romain Lambert

Membre de Musical Avenue depuis juin 2012, je suis passionné bien évidemment de comédies musicales mais aussi de ballets. Je passe la majorité de mes soirées entre l'Opéra Garnier, Bastille et le Théâtre du Châtelet. Je voue un véritable culte a Stephen Sondheim et j'essaye de chanter "Glitter and be Gay" sous la douche.
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