Critique : « Les Misérables » à l’Espace St-Denis de Montréal

Temps de lecture approx. 5 min.

Deux ans après sa recréation à Paris, c’est au tour du Québec d’accueillir Les Misérables, comédie musicale culte s’il en est une. La barre était haute pour cette nouvelle production, première déclinaison de la version parisienne hors de France. Son univers a été transporté jusqu’ici avant d’être recréé sur scène par Ladislas Chollat et son équipe franco-québécoise.

Une œuvre réinventée, sans trahir son âme

Si le spectacle original a d’abord vu le jour en France en 1980, c’est surtout depuis son adaptation anglaise, créée à Londres en 1985, qu’il fracasse des records partout sur son passage. La comédie musicale a été vue par plus de 130 millions de spectateurs, jouée dans 53 pays et traduite dans 22 langues. Elle n’en était d’ailleurs pas à sa première incursion au Québec, où elle avait déjà été présentée en 1991, puis reprise en 2008.

Les Misérables Montréal

Mais dix-huit ans, c’est long. Très long, même, avant de retrouver ce chef-d’œuvre d’Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg. C’est aussi suffisamment de temps pour le réimaginer, lui insuffler une nouvelle vie, tout en demeurant fidèle à l’esprit du roman de Victor Hugo, notamment grâce à des textes révisés et à une scénographie inédite.

La force retrouvée de la langue française

Ces paroles retravaillées sont si fluides qu’on en oublie presque leurs rimes ou le fait qu’elles ont été minutieusement choisies. Elles coulent de source et demeurent remarquablement compréhensibles. Même dans les numéros de groupe, où elles s’enchaînent à vive allure, elles restent toujours bien distinctes.

Quand on est accoutumé à la version anglaise, la plus connue, on peine pourtant à imaginer ces chansons autrement. Or, à aucun moment, cette nouvelle adaptation française ne nous fait douter de sa légitimité. Elle prend même davantage de sens, puisque l’action se déroule bel et bien dans la France du dix-neuvième siècle, là où l’impitoyable réalité sociale étouffe toute soif de liberté. Et si les décennies ont passé, les thèmes universels de rédemption, de bonté et d’injustice résonnent encore puissamment aujourd’hui.

L’émotion, toute en retenue

La comédie musicale regorge de moments chargés d’émotions, tant le sort des personnages est crève-cœur, à commencer par celui de Fantine. Klara Martel-Laroche (La mélodie de bonheur) a la lourde tâche d’incarner ce personnage qui représente, à lui seul, toute la détresse des misérables. Elle s’en acquitte sans faille, particulièrement dans « J’avais rêvé », livré avec une intensité qui prend aux tripes sans jamais basculer dans le mélodrame.

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C’est d’ailleurs l’une des grandes forces de cette version : une forme de retenue sobre, même dans les moments les plus poignants. L’émotion n’en est que plus vive, comme si le spectacle maintenait constamment le spectateur sur le fil du rasoir. Il faut dire que l’obsédante musique y est aussi pour beaucoup. Bien plus qu’un simple soutien à l’action, la partition de Claude-Michel Schönberg s’impose comme une œuvre à part entière, portée par des thèmes qui reviennent hanter le spectateur et par plusieurs chansons désormais entrées dans l’imaginaire collectif.

Un univers visuel sombre et sculptural

Les Misérables a toujours été une comédie musicale d’envergure qui n’a jamais lésiné sur les décors, les costumes, ni le nombre d’artistes réunis sur scène pour recréer l’époque racontée. Cette nouvelle version ne déroge pas à la règle, mais renouvelle l’approche visuelle grâce à des pentes minérales en mouvement, des accessoires réalistes et des projections d’images. L’ensemble compose un univers sombre, brut et sculptural, nourri notamment par l’imaginaire des gravures de Gustave Doré.

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Si cette nouvelle production, mise en scène par Ladislas Chollat, reprend l’univers qui la distingue depuis sa création au Châtelet à Paris, c’est bien une troupe québécoise que l’on découvre cette fois. Des rôles principaux à l’ensemble, la distribution se révèle tout simplement exceptionnelle. Que de belles voix et de talents réunis autour du célèbre duo rival : Valjean-Javert.

Valjean et Javert, deux forces contraires

Fort d’une longue carrière dans le West End londonien, le Montréalais Alex Gaumond retrouve ici le Québec dans le rôle mythique de Jean Valjean, auquel il confère une présence profondément habitée. Son interprétation, à la fois puissante et nuancée, évite l’écueil du héros figé : son Valjean demeure profondément humain, traversé par la culpabilité, la foi, la peur et la bonté.

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Dans la peau de l’inspecteur Javert, le baryton Dominique Côté est tout aussi à sa place, autant vocalement que dans son jeu. Son interprétation laisse entrevoir toute la tragédie d’un homme prisonnier de sa propre idée de la justice, dont les certitudes vacillent face à l’humanité de Valjean. Son dernier numéro est, à ce titre, l’un des moments les plus bouleversants du spectacle, les effets déployés à cet instant donnant véritablement la chair de poule.

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Une fresque humaine, portée par la troupe

Impossible aussi de passer sous silence le couple des Thénardier, tant leur malice et leur sournoiserie ont fait sourire le public. Mention spéciale à Debbie Lynch-White dans le rôle de Mme Thénardier qui, pour une première comédie musicale, fait preuve d’une aisance épatante aux côtés de Roger La Rue, tout aussi convaincant.

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Du petit Gavroche aux jeunes révolutionnaires, en passant par l’Évêque, Enjolras, Cosette ou Éponine, tous les artistes qui les incarnent offrent, tour à tour, des performances senties, complétant on ne peut mieux cet éventail de destins croisés.

Une nouvelle mouture grandiose de ce classique intemporel. Oui, ce fut un grand jour !

Crédit photo : Studio Martin Girard
Les Misérables
Image de Nathalie Katinakis

Nathalie Katinakis

Bercée par les tubes de "Starmania" durant l'enfance, c'est "Cats" qui m'insuffle une véritable passion pour les comédies musicales lorsque je me plonge enfin dans son univers en 2010. Dans la foulée, je découvre le West End et intègre l'équipe de Musical Avenue dès 2011, où je couvre depuis le Québec les spectacles montréalais. Fière de promouvoir les productions de ma province, je saisis chaque occasion pour les mettre en lumière, tout en explorant les pépites du reste du Canada lors de mes déplacements. FB/IG:@uneportesurdeuxcontinents
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