Depuis ses débuts au mois de février dernier, le spectacle musical Évangéline poursuit sa tournée. De retour à Montréal pour des représentations supplémentaires avant de prendre la direction de Québec en septembre, cette ambitieuse production fait revivre l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire acadienne à travers le destin mythique d’Évangéline et Gabriel.
Rares sont les prénoms qui, à leur seule évocation, font ressurgir tout un pan de l’histoire d’un peuple. Évangéline est de ceux-là. Née sous la plume de l’écrivain américain Henry Wadsworth Longfellow dans son célèbre poème épique, puis ancrée dans la mémoire collective francophone grâce à la chanson écrite par Michel Conte en 1971, la jeune Acadienne est devenue l’une des figures emblématiques du Grand Dérangement.
Bien qu’Évangéline et son fiancé Gabriel soient des personnages fictifs, la tragédie à laquelle leur destin est associé est, elle, bien réelle. En 1755, des milliers d’Acadiens sont arrachés à leurs terres et déportés vers différentes colonies britanniques, au mépris des familles séparées et des vies brisées.
C’est à cette histoire et à cette blessure encore vive, malgré les années, que le spectacle Évangéline s’attache. Une histoire d’amour, bien sûr, mais aussi de déracinement, de résistance et de survivance, à travers laquelle se racontent le courage, la résilience et l’identité de tout un peuple.
Une fresque visuelle ambitieuse
Plus qu’une simple fresque historique, on peut dire que cette production ambitieuse ne lésine pas sur les moyens pour transporter les spectateurs bien au-delà de la scène. Grâce à une scénographie ample et mouvante, à des projections évocatrices et à des tableaux qui prennent parfois des allures cinématographiques, les paysages, les traversées et les bouleversements de l’Histoire semblent se déployer devant nous. Certains numéros frôlent même la poésie, notamment lorsque les personnages se retrouvent à bord des bateaux, livrés à un destin qui les dépasse.
À la manière de comédies musicales francophones célèbres, telles que Notre Dame de Paris ou Roméo et Juliette, le caractère intemporel des costumes donne au spectacle une dimension universelle, sans pour autant nous éloigner des événements évoqués.
Esthétiquement, la magie opère, surtout lors du captivant premier acte. Sur fond de tensions politiques grandissantes, on assiste à l’amour naissant entre la fougueuse Évangéline, interprétée par Maude Cyr-Deschênes (La Voix), et l’aventurier Gabriel, auquel Olivier Dion (Don Juan) prête ses traits. Les deux artistes ont une belle complicité scénique et défendent avec justesse cette histoire d’amour mise à rude épreuve. Le rôle d’Évangéline semble taillé sur mesure pour la jeune auteure-compositrice-interprète acadienne qui en exprime avec naturel à la fois la détermination et la vulnérabilité.
Même si le public connaît l’issue tragique qui se profile, la menace suspendue donne justement à ces premiers moments de bonheur une force particulière.
Autour d’eux se dessine toute une communauté, avec ses figures de résistance, ses guides, ses protecteurs, mais aussi ses traîtres. Le comédien français Laurent Lucas, installé au Québec depuis plusieurs années, apporte une présence solide au père Félix, tandis que l’artiste acadien Raphaël Butler incarne Beausoleil avec conviction. Baptiste Leblanc, campé par Matthieu Lévesque (Le Bodyguard), ajoute aux bouleversements historiques une tension plus intime. Le comédien fait habilement ressortir la malice de ce personnage trouble.
Saluons aussi la place accordée aux Premières Nations, dont le rôle dans l’histoire des Acadiens ne pouvait être passé sous silence. La présence de Hanoah, personnage mi’kmaq interprété par Océane Kitura Bohémier Tootoo, rappelle les alliances, les liens d’entraide et les destins entremêlés de peuples confrontés à la même volonté coloniale de conquête et d’effacement.
Une seconde partie en demi-teinte
Alors que les lieux et les années se succèdent dans la seconde partie, le spectacle peine malheureusement à conserver le même élan dramatique. Les épreuves traversées séparément par Évangéline et Gabriel sont bien évoquées, mais sans nous les faire pleinement ressentir. Leurs retrouvailles tant attendues suscitent ainsi moins d’émotion qu’on aurait pu l’espérer.
L’enchaînement des tableaux finit-il par créer une certaine distance avec les personnages ? Les variations de ton et de registre de langage nuisent-elles parfois à la fluidité du récit ? Les thèmes musicaux manquent-ils de force pour faire grandir l’émotion au fil du récit ? Malgré la beauté des mélodies et la qualité des interprétations, il manque un je-ne-sais-quoi pour que l’expérience devienne véritablement mémorable.
En revanche, l’émotion est à son comble lors de l’interprétation d’« Au nom de toutes les femmes » par Nathalie Simard, dans le rôle de Sœur Marguerite. Par sa voix puissante et sa présence habitée, elle donne toute sa portée à cette chanson dédiée à toutes celles qui, chacune à leur manière, ont dû lutter, résister et continuer d’avancer malgré les épreuves. Sa prestation a d’ailleurs été saluée par de chaleureux applaudissements.
La célèbre chanson « Évangéline » de Michel Conte occupe aussi une place de choix juste avant le salut final. Elle demeure celle qui résonne le plus longtemps une fois le rideau tombé.
Évangéline n’en demeure pas moins une production d’envergure, visuellement remarquable et servie par une très belle distribution, qui rend hommage à la mémoire acadienne avec respect, sensibilité et ambition. Une création originale, comme les scènes québécoises en proposent encore trop peu, et un spectacle important qui contribue à faire vivre et à transmettre une histoire dont l’écho demeure profondément actuel.
