Jusqu’à la mi-juin, Montréal a le plaisir d’accueillir de la très belle visite. Pour la toute première fois en ville, les lumières, les paillettes et l’univers flamboyant de Moulin Rouge! prennent vie sur la scène de la salle Wilfrid-Pelletier, dans l’adaptation musicale du film culte de Baz Luhrmann.
Un feu d’artifice visuel
S’il y a un film musical qui se prêtait naturellement à une adaptation scénique, c’est bien Moulin Rouge!. Alors que le long-métrage de 2001 se distinguait déjà par sa mise en scène frénétique, son montage rapide et ses couleurs saturées, la comédie musicale pousse encore plus loin l’impression d’un feu d’artifice visuel et c’est assurément son plus grand atout. Son univers volontairement excessif en met plein les yeux entre costumes somptueux, éclairages éclatants et décors qui se transforment au fil du récit.
Avant même la levée du rideau, la scène, baignée d’un rouge carmin de cabaret, donne le ton. Même si les deux éléments phares du décor original – le grand éléphant bleu et la reproduction du Moulin Rouge, qui occupaient chacun un côté de la scène dans les productions de Broadway et du West End – sont absents ici, tournée oblige, l’ensemble n’en demeure pas moins immersif. Le décor nous transporte tour à tour dans les rues de Montmartre, sur les Champs-Élysées ou encore dans les appartements de Satine, sans lésiner sur les meubles et accessoires. Détail mineur, mais révélateur : au fond de la scène apparaît aussi, à certains moments, une enseigne au néon rose affichant « L’amour » avec un petit « a », laissant deviner un regard non francophone. L’Amour avec un grand « A » aurait sûrement gagné en portée symbolique dans un spectacle qui en fait son grand moteur dramatique.
La reine du mashup
Depuis ses premières représentations en 2018 à Boston, la comédie musicale donne un second souffle à l’histoire d’amour tragique entre la courtisane Satine et le poète naïf Christian. Et on peut dire que c’est littéralement une autre vie, puisqu’au-delà de sa renaissance visuelle, une pléiade de nouvelles chansons ont été intégrées à l’intrigue qui demeure, dans ses grandes lignes, la même. Des titres plus récents comme « Crazy », « Firework », « Chandelier » ou encore « Rolling in the Deep » font ainsi partie des innombrables mashups de la pièce.
C’est d’ailleurs l’une de ses grandes forces : réussir à enchaîner, en un temps record, autant de tubes reconnaissables. Si ce collage pop fonctionne plutôt bien, cette superposition d’extraits de chansons connues, souvent très courts, peut aussi devenir déstabilisante. Le concept fait quand même sourire, car heureusement, l’humour reste toujours en filigrane. Mais sans lui, on pourrait parfois avoir l’impression d’assister à un jeu où les personnages ne communiquent plus qu’à coups de célèbres paroles de chansons.
Un duo mythique revisité
Comme c’est souvent le cas avec les films adaptés en comédie musicale, surtout lorsqu’ils mettent en vedette des couples aussi iconiques que Jennifer Grey et Patrick Swayze dans Dirty Dancing ou Julia Roberts et Richard Gere dans Pretty Woman, on s’attend à retrouver sur scène une part de l’énergie et des caractéristiques qui ont marqué l’imaginaire du film. Mais cette transposition ne va pas toujours de soi.
Dans Moulin Rouge!, un parti pris semble avoir été assumé : celui de ne pas reproduire la fragilité glamour, le mystère ni même l’image rousse et diaphane associée à Nicole Kidman dans le rôle de Satine. Gabriela Carrillo en propose plutôt une version plus forte, plus affirmée, portée par un timbre de voix puissant qui va dans le même sens.
Le personnage de Christian (campé par Ewan McGregor dans le film), en revanche, retrouve davantage son ADN d’origine. Andrew Brewer – doublure de Luke Monday – lors de la première média, en conserve ainsi la candeur, l’élan romantique et cette naïveté touchante qui font de lui le cœur battant de l’histoire.
L’âme du Moulin Rouge
Autour d’eux, les autres artistes de la troupe sont loin d’être de simples accessoires. Ils sont l’âme du Moulin Rouge et nous plongent dans son monde extravagant grâce à une énergie contagieuse, portée par des chorégraphies survoltées où se mêlent drame et dérision. Entre tango, clins d’œil au can-can, esprit cabaret et élans plus contemporaines, les corps sont presque en mouvement continu, participant pleinement à l’excès assumé du spectacle.
C’est d’ailleurs cette fougue qui reste en tête une fois le rideau tombé, avec l’impression satisfaisante d’avoir assisté à un divertissement de haut calibre et à une expérience scénique aussi généreuse qu’époustouflante. Et c’est ce qui est formidable avec la scène : le spectateur peut vibrer à l’unisson avec les artistes et se laisser emporter dans leur monde imaginaire, le temps d’une performance, surtout quand elle est aussi électrisante que celle-ci.
