Critique : « Into the Woods » au Bridge Theatre de Londres

Temps de lecture approx. 6 min.

Into the Woods, comédie musicale incontournable du tandem Stephen Sondheim/James Lapine, fait son grand retour londonien dans une toute nouvelle mise en scène au Bridge Theatre. Une belle manière de (re)découvrir cette œuvre qui n’a pas fini de nous surprendre, presque 40 ans après sa création.

Prom'nons nous dans les bois

Suite à une première expérience réussie en comédie musicale avec une somptueuse production immersive de Guys and Dolls, le tout jeune Bridge Theatre se réaventure dans le genre avec Into the Woods. Créée à Broadway il y a presque 40 ans, cette œuvre marque la deuxième collaboration entre Stephen Sondheim et James Lapine, après Sunday in the Park with George qui leur vaut le Prix Pulitzer. Après avoir exploré les affres de la création à travers la figure du peintre Georges Seurat, les deux artistes revisitent ici les contes des Frères Grimm. Autour de l’histoire d’un couple de boulanger devant déjouer une malédiction pour avoir un enfant, gravitent les protagonistes de Cendrillon, Jack et le haricot magique, Raiponce et Le Petit Chaperon rouge. Si le spectacle connaît un beau succès d’estime, il se fait malheureusement éclipser par le blockbuster de la saison, The Phantom of the Opera. Fort heureusement, la production originale fait l’objet d’une captation assurant ainsi la postérité de la pièce qui est aujourd’hui régulièrement programmée des différents côtés de l’Atlantique.

La troupe d'Into the Woods au Bridge Theatre © Johan Persson

Avec son imagerie de contes de fée, Into the Woods semble sur le papier l’une des œuvres les plus accessibles de Stephen Sondheim. En effet, la présence de personnages aussi populaires que Cendrillon ou le petit chaperon rouge a de quoi faire sentir les spectateur.rices en terrain connu. C’est probablement l’une des raisons pour laquelle le spectacle est si souvent joué, aussi bien par des troupes professionnelles qu’amatrices, parfois même dans un cadre scolaire avec une version courte s’arrêtant à la fin du premier acte. Pourtant, cette comédie musicale se révèle bien plus complexe et sombre qu’il n’y paraît, et surtout très difficile à monter. Nécessitant une large distribution – avec six rôles principaux et toute une panoplie de personnages secondaires – la pièce se compose d’une succession d’entrées et de sorties qu’il faut régler au millimètre près sans quoi le rythme (tant musical que dramatique) peut rapidement s’effondrer. Il faut donc une personne aux épaules solides pour orchestrer une telle machine. 

Une mise en scène enchanteresse

Cette tâche revient ici à Jordan Fein, qui s’est fait récemment remarqué grâce à sa très belle mise en scène de Fiddler on the Roof au Regent’s Park Open Air Theatre (Olivier Award du meilleur revival de comédie musicale). Il a également assisté Rebecca Frecknall sur Cabaret et Daniel Fish sur Oklahoma!, deux relectures audacieuses de grand classique. Pour Into the Woods, il aborde l’œuvre de manière plus littérale, restant fidèle à l’esthétique des livres de contes de fée. À cet égard, les costumes de Tom Scutt, d’inspiration médiévale avec une note un peu plus fantaisiste pour la robe de bal de Cendrillon, sont particulièrement réussis et accentuent l’impression de livre illustré qui prend vie sur scène. Ce dernier, également scénographe, propose une forêt plus vraie que nature dont l’apparition à la fin du prologue suscite l’émerveillement dans la salle. Le tout rehaussé par un très beau travail de lumière.

Katie Brayben (la femme du boulanger) © Johan Persson

Mais au-delà de sa beauté plastique, la mise en scène joue beaucoup avec la physicalité des interprètes ce qui donne du relief à cet enchevêtrement d’allées et venues qui peuvent vite traîner en longueur si le tout n’est pas réglé au cordeau. Jordan Fein propose également quelques très bonnes trouvailles dramaturgiques qui sauront surprendre celles et ceux qui connaissent l’œuvre par cœur. On peut citer notamment la fin de « Last Midnight » (le grand numéro de la sorcière au deuxième acte) qui semble tout droit sortie d’un cauchemar. À l’inverse, certains passages clés de l’intrigue comme la transformation de la sorcière ou les scènes avec la géante manque d’inventivité et n’ont pas l’impact espéré. De plus, la direction des interprètes demeure assez inégale avec certains numéros réglés avec beaucoup de subtilité et d’autres qui tombent rapidement dans des excès évitables. C’est le cas notamment pour les interventions du Petit Chaperon rouge et de la femme du boulanger, respectivement interprétées par Gracie McGonigal et Katie Brayben (lauréate de deux Olivier Awards), pourtant deux excellentes comédiennes et chanteuses mais qui jouent ici avec une intensité constante manquant parfois de nuances.

Une belle galerie de personnages

La distribution reste quand même de très bonne facture avec quelques interprétations assez inédites de certains rôles. Kate Fleetwood, si elle n’a pas la voix aussi puissante que certaines de ses collègues qui l’ont précédées, campe une sorcière écorchée vive très touchante, mais aussi assez sexy et menaçante. Son « Last Midnight » reste assurément le temps fort de la représentation. Chumisa Dornford-May, inoubliable Natasha dans The Great Comet, est loin de la Cendrillon romantique que l’on peut imaginer. Elle en fait une jeune femme déterminée à s’extraire de sa condition tout en conservant son beau timbre de soprano. Quant à Jo Foster, iel est tout simplement adorable en Jack, adolescent un peu paumé avec une touche queer qui fait mouche. Enfin, le rôle du boulanger – finalement le rôle principal de l’intrigue, même s’il chante peu – normalement incarné par Jamie Parker (Harry Potter and the Cursed Child ; Next to Normal) était assuré par Hughie O’Donnell, qui joue le valet du prince en temps normal. Avec un grand naturel et une belle gravité, il s’est emparé du rôle comme s’il le tenait quotidiennement. Peut-être même la performance la plus sensible de cet ensemble.

Chumisa Dornford-May (Cendrillon) © Johan Persson

Au final, il s’agit d’une production solide dans l’ensemble avec une jolie distribution qui, sans rivaliser avec les derniers grands revivals londoniens des œuvres de Sondheim (Company et Follies), se regarde avec plaisir. Surtout elle permet de se rappeler à quel point l’œuvre est brillante, tant d’un point de vue mélodique, grâce à la sublime partition de Stephen Sondheim, que dramatique. Tout conte de fée offre une manière ludique d’aborder des thèmes profonds, parfois difficiles, et Into the Woods ne déroge pas à la règle. Au fil du spectacle, les différentes histoires abordent les difficultés de la parentalité, la découverte de ses désirs, le deuil d’un être cher et, surtout, la notion de communauté et de faire famille face à l’adversité. À ce sujet, certains critiques à l’époque de la création voyaient l’arrivée de la géante comme une métaphore de l’épidémie du SIDA qui faisait rage. Lors de la reprise à Broadway en 2002, ce passage rappelait les attentats du 11 septembre. Aujourd’hui on peut l’appliquer à… à peu près toutes les informations anxiogènes qui abondent quotidiennement. Et ce, sans changer une ligne de dialogue. Into the Woods reste une grande œuvre, traversant les années, que l’on peut retrouver à de nombreuses reprises avec toujours de nouveaux degrés de lecture à découvrir.

Into the Woods
Image de Romain Lambert

Romain Lambert

Membre de Musical Avenue depuis juin 2012, je suis passionné bien évidemment de comédies musicales mais aussi de ballets. Je passe la majorité de mes soirées entre l'Opéra Garnier, Bastille et le Théâtre du Châtelet. Je voue un véritable culte a Stephen Sondheim et j'essaye de chanter "Glitter and be Gay" sous la douche.
Partager l'article :

NOS PODCASTS

Retrouvez tous nos épisodes de "Musical Avenue, le Podcast" ! Infos, anecdotes, rires ou coups de gueule sont au rendez-vous de ce nouveau format lancé en mai 2022

Dossiers "une saison de musicals 2025-2026"

Que voir en France, à Broadway, dans le West End ou ailleurs dans le monde ? Retrouvez notre sélection de la saison !

Partenaire officiel des Trophées de la Comédie Musicale

Retrouvez tous les informations sur la prochaine cérémonie des Trophées de la Comédie Musicale

Un peu de lecture ?

Articles de la même catégorie