Transcendant toujours davantage les frontières des arts de la scène, le Théâtre du Châtelet accueille en ce mois d’octobre La Fin des temps, la dernière création de Philippe Decouflé : un voyage onirique adapté du roman de l’écrivain japonais Haruki Murakami.
Une promenade dans un monde étrange et sombre
Le rideau s’ouvre sur un paysage doux et étrange ; deux adjectifs qui resteront tout aussi pertinents pendant les 2h30 qui suivront. Guidé par la musicalité de la langue japonaise, le public est emporté dans un voyage onirique. Il suit Watashi, un homme de 35 ans, dans un parcours labyrinthique qui l’emmène d’une étrange cité entourée de remparts et peuplée de licornes, où les gens n’ont pas d’ombre, jusqu’aux souterrains d’une grande ville où règnent d’étranges monstres. A l’image du voyage d’Alice au Pays des merveilles, le rêve se mélange à la réalité, les cités se mêlent, les personnages se confondent à mesure que le spectacle avance et au gré des méandres de l’inconscient du personnage principal.
Une comédie musicale sans chanson
Philippe Decouflé qualifie son spectacle de « comédie musicale sans chanson », ce qui illustre parfaitement la réalité scénique : en effet, si aucun interprète ne chante, la musique est omniprésente, ajoutant une strate supplémentaire à la narration labyrinthique où se mêlent déjà deux des trois piliers de la comédie musicale, à savoir la danse et le théâtre. Que le metteur en scène soit avant tout danseur et chorégraphe se ressent dans la mise en scène, le rapport à l’espace et les interactions entre les personnages, où les gestes sont parfois plus importants que les mots.
La musique du spectacle, quant à elle, parcourt un large spectre allant du jazz à la musique classique, du rock à la musique de films, interprétée, en grande partie, par le pianiste présent en avant-scène. Elle permet à Philippe Decouflé d’imaginer des chorégraphies aux couleurs multiples, multipliant elles aussi les influences. Les amateurs de comédie musicale apprécieront notamment le ballet des parapluies, hommage à ceux de Cherbourg ou ceux de Singin’ in the rain.
Un imaginaire visuel onirique
Le dispositif scénique imaginé pour l’occasion est ingénieux et d’une grande malléabilité, faisant appel à des imaginaires multiples dont celui du théâtre d’ombre. Porté par des lumières délicates et riches, il se construit à partir de deux plans inclinés en arrière-scène, des projections (parfois un peu décevantes) et de multiples accessoires qui se combinent pour créer des espaces qui semblent flotter dans le néant : une chambre à coucher grise, un laboratoire dans des souterrains, une forêt mystérieuse… Chaque espace apparaît, disparaît et réapparait sans demeurer tout à fait identique : de petits changements introduits traduisent l’évolution de la narration et l’interconnexion des deux mondes.
Cet univers visuel onirique et changeant se retrouve dans les costumes des personnages, qui jouent eux aussi sur les codes couleurs et l’étrangeté. On retiendra notamment les improbables et merveilleuses licornes perchées sur pointes qui paissent et dansent dans les prairies de l’inconscient de Watashi.
La Fin des temps est de ces spectacles que l’on n’est pas prêt d’oublier. On en ressort dans un état second, des images plein la tête, avec le sentiment de se réveiller d’un long rêve mêlant douceur, nostalgie, étrangeté et pincement de cœur… ce qui est peut-être bien le cas.
