Portrait : Jonathan Larson, la musique du changement

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Cette année, Jonathan Larson est à l’honneur à Londres, avec la reprise de Rent, pour les 30 ans de ce spectacle iconique, dès septembre 2026, tandis qu’une représentation hommage au compositeur disparu bien trop tôt, The Jonathan Larson Project, se joue en ce moment-même. Musical Avenue a décidé de suivre le mouvement, et vous propose ce portrait d’un compositeur passionné sans qui le théâtre musical contemporain ne serait pas le même !

Genèse d’un artiste bohème dans l'âme

Né le 4 février 1960 dans une famille juive libérale, Jonathan Larson grandit dans une banlieue paisible de New York. Elevé par des parents qui aiment l’art, il baigne dès le plus jeune âge dans la musique et le ballet, et profite même, lors des grandes occasions, de la scène de Broadway… C’est sans doute pourquoi, adolescent, il aime le rock, et préfère les comédies musicales (Jesus Christ Superstar et Hair le marquent particulièrement) aux sorties arrosées.

En 1982, après avoir reçu une bourse pour intégrer l’Adelphi University dans le Long Island, il sort diplômé d’art dramatique. Et ayant eu le bonheur d’avoir eu pour professeur l’immense Stephen Sondheim, qu’il admire depuis toujours. Sur le point de rejoindre New-York pour débuter sa vie professionnelle, il ose lui demander conseil quant à son orientation. Sondheim lui suggère alors de faire un choix entre le métier d’acteur et celui de compositeur, précisant tout de même qu’on trouve plus de travail en tant que pianiste qu’en tant que comédien. Il n’en faut pas plus pour que le destin de Jonathan Larson bascule… 

″Ce sont les années 90, il est temps que ça change.″ J. Larson

À New York, Jon vit à Greenwich, en colocation dans un appartement décrépi (avec une baignoire dans la cuisine !), où les amis, noyau central de sa vie, vont et viennent.  Neuf ans durant, il est serveur au Moondance Diner deux jours par semaine, afin de gagner de quoi (sur)vivre pendant qu’il écrit. Sans le sou, mais heureux de poursuivre un idéal de travail qui nourrisse plus spirituellement que matériellement, c’est un grand optimiste. Il écrit de manière compulsive, jusqu’à huit heures par jour.

N’ayant pas l’argent pour s’acheter un clavier sur lequel composer, Jonathan emprunte régulièrement celui de son ami Steve Skinner, un passionné de théâtre également, qui deviendra par la suite l’arrangeur musical de Rent. Son ami se rappelle : ″Il mettait en place des arrangements simples, et je les étoffais. Il apportait son intuition musicale, et j’apportais mon diplôme de musique.″

Le désir pas si secret qui pousse Jonathan Larson à composer ? Moderniser un théâtre musical sclérosé par les grosses productions spectaculaires de Broadway en lui rendant son aspect poétique, esthétique et réflexif. ″Plus personne ne va [au théâtre] dans les beaux quartiers. Ce ne sont pas nos histoires, ce ne sont pas nos valeurs, ce n’est pas notre monde.  C’est pour cela que personne de notre âge ne va au théâtre, parce qu’il n’y a rien pour nous.″  

Pour ce faire, il souhaite combiner la musique de Broadway avec la pop des années 80, le rock, et des paroles signifiantes, et réconcilier ainsi sa génération (la ″génération MTV″) avec le théâtre.

Vaste projet !

Jon et la comédie musicale : un acte de foi

  • 1981-1982 Sacrimoralimmorality – Saved ! – An Immoral Musical on the Moral Majority

Depuis qu’il compose, Jonathan Larson tente d’écrire LA comédie musicale qui le fera connaître. C’est à l’université, en 1981, qu’il fait, avec David Armstrong, son tout premier essai : Sacrimoralimmorality, un cabaret au style brechtien irrévérencieux. Renommé en 1982 Saved ! – An Immoral Musical on the Moral Majority (Sauvés ! Un Musical immoral sur la Majorité Morale), il s’y moque de manière provocante de la ″majorité morale″ en présentant un numéro d’avortement musical ou en transformant la croix chrétienne en swastika… La pièce se donne en showcase 4 semaines au Storefront Blitz un petit théâtre sur la 42e rue, et remporte deux récompenses (auteur et écriture) du ASCAP, la Société des auteurs, compositeurs, et éditeurs américaine, un peu l’équivalent de la SACEM en France.

  • 1982-1989 Superbia

La même année, Jonathan Larson commence à écrire une adaptation de 1984 de George Orwell, qu’il espère produire en… 1984 ; il condense l’œuvre en 60 pages, deux actes, et crée une démo musicale de 45 minutes. Seulement il n’arrive pas à obtenir les droits des héritiers d’Orwell, qui lui préfèrent le film en préparation de Michael Radford, et il décide alors de transformer une partie de son travail en sa propre dystopie futuriste : Superbia.

Il s’agit d’une comédie-musicale de science-fiction, qui se passe en 2064 dans un monde dominé par la télévision et les caméras. L’histoire se veut une mise en garde sur la désensibilisation causée par les médias que Larson appelle ″Bottom Line Mentality″, qui signifie à la fois la ″Mentalité Ultime″ et la ″Mentalité Inférieure″, ″bottom″ pouvant avoir les deux significations…

Le récit s’ouvre sur une satire de l’action de bienfaisance remplie de stars (bien réelle) ″We Are the World″, pour s’attaquer à la culture abrutie, conformiste et totalitaire d’une société contrôlée par les médias. Dans cet univers, tout le monde doit être démembré pour qu’il ne reste que des têtes, enfermées dans des boîtes avec un écran couleur de 80 centimètres. C’est parlant.

Jonathan Larson développe son spectacle sans répit, imposant parfois de longues coupures musicales à ses amis lors de soirées où tous n’ont d’autre choix que de l’écouter.

En 1985, lors d’une présentation du résultat final, Larson est pris à parti par Peter Stone, le président de la Guilde des Dramaturges, et auteur du livret de 1776 (joué pour la première fois à Broadway en 1969). Ce dernier n’aime pas Superbia, et critique le message que tente de passer son créateur qui laisse entendre que la prépondérance des médias déconnecte les gens émotionnellement. Dans le public, pourtant, une jeune voix s’élève pour défendre la vision du compositeur. On peut voir là une illustration factuelle du choc des générations, et le genre de réactions négatives qui attendront Larson durant sa (tristement courte) carrière.

Malgré ses détracteurs, Superbia remporte en 1988 un Richard Rodgers Production Award et une bourse, la Richard Rodgers Development Grant, offrant la possibilité à Jonathan Larson d’en présenter une lecture face à un comité présidé par Stephen Sondheim. Ce dernier, bien qu’intéressé par la pièce, note qu’elle possède une structure trop traditionnelle pour le renouveau théâtral que Larson tente de créer.

Il ne résulte donc rien de la présentation, mais Larson persévère, et continue de travailler sur Superbia. Après un an d’efforts supplémentaires et une production du spectacle sous forme de concert de rock par son amie Victoria Leacock en 1989 qui enthousiasme, mais ne débouche une fois de plus sur rien (le show serait trop risqué à produire pour Broadway et coûterait trop cher pour le off), Jonathan, forcé de se rendre à l’évidence, l’abandonne.

Quelques années plus tard, une fois la déception passée, il se dira néanmoins que c’était sans doute pour le mieux : à l’exception de quelques chansons, la musique était encore trop similaire à ce qui se faisait dans le théâtre musical classique, et trop éloignée du son pop-rock qu’il tentait d’obtenir.

  • 1989-1991 Tik Tik… Boom! et une rencontre déterminante

Sept ans après avoir quitté l’université, Jonathan Larson en est donc au même point. Toujours aucun spectacle de produit. L’optimisme qui le caractérise s’émousse ; il commence alors à remettre en question son engagement artistique, et à évacuer ses peurs et ses doutes face à une réalité bien dure en écrivant un monologue rock intitulé 30/90 (Jon a 30 ans en 1990).  Il se joue pendant 3 jours en septembre 1990, renommé alors Boho Days, et reçoit les compliments sous cette forme de Stephen Sondheim. Ce dernier y ressent cependant encore l’attachement de Larson envers Superbia, et lui suggère avec tact de laisser ce spectacle dans le passé, afin de ne pas freiner sa carrière. Après ces représentations, Jonathan Larson révise sa création, et la rebaptise une ultime fois Tick Tick… Boom!

Jonathan Larson et Stephen Sondheim

Afin de ne plus être ennuyé par des problèmes de coûts de production, Larson fait de Tick Tick… Boom! un one man show qu’il peut interpréter lui-même ; le spectacle traite des déboires de Jon, un artiste bohème et fauché, tandis qu’il tente de réinventer le théâtre musical américain dans les années 1990 en se demandant, le jour de ses 30 ans, s’il ne doit pas juste tout abandonner après l’échec du workshop de sa comédie musicale Superbia. C’est peu dire que le sujet tient de l’autobiographie…

Larson commence à jouer la pièce, seul en scène, en 1990. Dans le public se trouve un jeune agent de 25 ans, Jeffrey Seller, pour qui Tick Tick… Boom! est une révélation. Il se reconnait dans les questionnements de l’alter ego de Larson et a l’impression qu’il capture ce que traverse sa génération bien mieux que n’importe quel livre, film ou pièce qu’il ait jamais vu. Il écrit alors immédiatement à Jonathan Larson pour lui dire qu’il est jeune producteur, et a trouvé le spectacle incroyable. Il n’en faut pas plus pour que le compositeur en mal de représentation le persuade de le produire. Cependant, malgré son enthousiasme, Seller sait que le spectacle n’ira pas loin, le personnage s’apitoie sur son sort, c’est trop complaisant… Il avait raison.
Toujours dans la difficulté à laisser de côté les projets sur lesquels il a longuement travaillé, Jonathan Larson tente d’adapter son spectacle en scénario ; c’est un nouvel échec.

Tout commence quand ça finit

Malgré les déconvenues de ses créations théâtrales, Jonathan Larson connait tout de même un peu de succès avec sa musique, et remporte en 1989 le Stephen Sondheim Award du Festival de Théâtre Musical Américain pour sa chanson ″Hosing the Furniture″, contribution au musical Sitting on the Edge of the Future. Il vivote en écrivant des jingles publicitaires, des chansons pour enfants pour les adaptations de Fievel et le nouveau monde et Le Petit Dinosaure et la Vallée des merveilles en livre audio, et participe à la musique de l’émission culte des bambins américains Sesame Street.

Le grand boom ! du compositeur n’arrive toutefois qu’en 1995, lorsque Jeffrey Seller découvre le nouveau projet de Larson, Rent, au New York Theatre Workshop ; persuadé de tenir quelque chose, il réussit à convaincre d’autres producteurs de le jouer à Broadway… Tout se met enfin en place.

Malheureusement, comme dans toutes les grandes tragédies, c’est le moment où le tictac du cœur de Jonathan Larson choisit de s’arrêter. Il meurt le 24 janvier 1996 d’une dissection de l’aorte, la veille de la première de Rent, spectacle qui deviendra un phénomène culturel et marquera pour toujours l’Histoire de la comédie musicale (nous reviendrons dessus dans un article dédié à la rentrée).

L’ami du compositeur, Eddie Rosenstein dira avec style ″C’est du Jonathan tout craché : il en faisait toujours trop de cette façon. Dramatiquement ça faisait sens. La question essentielle de sa vie avait trouvé sa réponse.″ Comme tant d’immenses artistes avant lui, il meurt dans l’anonymat. La reconnaissance dont il rêvait arrivera, quelle ironie, immédiatement après son décès, puisqu’il reçoit pour Rent de manière posthume le prix Pulitzer pour le théâtre, et quatre Tony Awards.

Avec l’argent reçu des récompenses, conscients que les diverses bourses dont a bénéficié Jonathan Larson l’ont aidé à poursuivre sa passion et sa carrière, la famille et les amis de l’artiste décident de créer dès 1996, la Jonathan Larson Performing Arts Foundation (la Fondation pour les Arts du spectacle Jonathan Larson), qui récompense à son tour des compositeurs, paroliers, et écrivains de talent ; en 2008 le programme rejoint l’American Theatre Wing et devient les Jonathan Larson Grants (les bourses Jonathan Larson), qui sont attribuées aux artistes ″ayant le potentiel de créer un travail qui modèlera la culture contemporaine ″.   

un héritage qui perdure

Modeler la culture contemporaine, c’est en effet ce qu’a réussi le compositeur, sans le savoir. Quelques années après le lancement de Rent et la mort prématurée de Larson, et à la demande de Victoria Leacock, l’auteur de théâtre David Auburn, qui remporte le prix Pulitzer pour sa pièce La Preuve en 2001, reprend Tik Tik…  Boom! cette même année au Jane Street Theatre off-Broadway. Il redéfinit la pièce pour lui donner une meilleure structure dramatique, et transforme le monologue centré sur les batailles d’un artiste en un récit à trois comédiens à propos des difficultés de la vie d’adulte, des choix qu’il faut faire et leurs conséquences. C’est aujourd’hui la version la plus connue du public, celle qui se joue assez régulièrement, passant de New-York en 2014 et 2016, à une tournée américaine, au West End londonien, et de nombreuses productions locales et internationales.

En 2021, c’est un autre grand du musical, Lin-Manuel Miranda, qui réalise pour Netflix la version filmée de Tik Tik… Boom!, avec Andrew Garfield dans le rôle-titre (qui lui vaut une nomination aux Oscars), dans laquelle y est ajouté un numéro de… Superbia, ″Come To Your Senses″. Il faut dire que son travail de compositeur doit énormément à Jonathan Larson, Miranda ne s’en cache pas : après avoir reçu le premier choc Rent sur lequel nous reviendrons, il voit Tick, Tick… Boom! dans un petit théâtre new-yorkais, et cela change sa vie puisqu’il comprend avec certitude que sa vocation, c’est d’être artiste. ″C’était comme si on me disait : ″Voilà ce à quoi va ressembler ta vingtaine, mec.″″. Quand Lin-Manuel interprète Jon en 2014 dans un revival de la pièce, la symbiose s’opère littéralement entre les deux compositeurs. C’est pourquoi il saute sur l’occasion de l’adapter pour les écrans, pour son premier travail en tant que réalisateur. ″Si l’on ne me laisse faire qu’un seul film, ce sera celui-ci.″.

Quelques années auparavant, en 2018, Jennifer Ashler Tepper, une historienne du théâtre, autrice et productrice marquée elle aussi par le travail du compositeur, décide de monter The Jonathan Larson Project qui compile de nombreuses œuvres de l’artiste, tirées de ses très différents travaux (cabarets, musicals, chansons pop). N’hésitez pas à écouter l’album éponyme sorti en 2019 pour vous faire une idée de ce qu’il a laissé derrière lui, ou ne le manquez pas sur scène si vous avez la chance d’être à Londres d’ici le 22 août !

Jonathan Larson posant fièrement pour son père devant le New-York Theatre Workshop où se jouera "Rent", 1994

À travers ses diverses compositions, se dessine une œuvre cohérente, dans laquelle on devine en filigrane les valeurs de l’homme, Jonathan Larson. En refusant de travailler pour des sociétés dont il n’approuvait pas la politique ou l’éthique, en écrivant des chansons porteuses d’un point de vue, d’un but, et en mettant sur le devant de la scène des sujets socio-politiques tels que le multiculturalisme, les identités queer, la marginalité, les drogues, l’homophobie et les ravages du sida… en résumé, en portant un regard à la fois tendre et critique sur la société de son temps, Jonathan Larson a permis au théâtre musical de divertissement d’opérer une transformation radicale pour en devenir le miroir.

Bien qu’il n’en ait jamais vu la concrétisation, Jonathan Larson a donc atteint son but ultime : il a révolutionné le théâtre musical, en le dépoussiérant, le rendant plus rock, plus violent, plus engagé, en lien avec les préoccupations de la jeunesse de son époque. ″L’Art c’est sur l’amour.″ disait-il. Il n’imaginait sûrement pas combien cet amour lui serait rendu par le public, et la scène théâtrale. Sans lui et ses créations, pas d’Hamilton (Lin-Manuel Miranda, 2015), Next to Normal (Brian Yorkey et Tom Kitt, 2008) ou Dear Evan Hansen (Benj Pasek, Justin Paul et Steven Levenson, 2015). Et nous n’avons sûrement pas fini de compter les saisons de cet amour artistique que l’on doit à son influence. Quelle bonne nouvelle !

Image de Marie Laugaa

Marie Laugaa

Tombée dans la comédie musicale en même temps que le cinéma, avec mes premiers films -Le Magicien d’Oz, Les Demoiselles de Rochefort, et Disney, évidemment-, la révélation se fait lorsqu’à 12 ans je découvre la version scénique du Passe-Muraille mise en musique par Michel Legrand. Puis Notre-Dame de Paris finit de me rendre addict… Quelques années plus tard, c’est Londres, Le Roi Lion, et ses théâtres à perte de vue : un coup de foudre instantané ! Côté français, le Vingtième Théâtre devient mon QG, les événements Diva ma fête nationale, mais le genre reste encore assez confidentiel… Depuis, bonheur !, on ne compte plus les productions, la comédie musicale ayant enfin commencé à débarquer en fanfare si méritée. Allez, on se fait plaisir et on en discute ?
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