Critique : « Rent » au Tom Stoppard Theatre, Londres

Temps de lecture approx. 7 min.

Pour fêter les 30 ans du spectacle, Rent revient à Londres pour une saison (pour le moment) limitée. Nous étions obligés d’y courir. En vedette, le petit Gaten Matarazzo, de Stranger Things ; un choix intriguant, qui pourtant s’avère payant. Il n’est bien sûr pas le seul à porter brillamment cette représentation, qui se veut une parfaite illustration de l’ambition de Jonathan Larson, visionnaire compositeur du spectacle : connecter les gens dans un âge où la technologie nous isole. Pour en savoir plus, lisez cet article après le bip. BIP…

Rent, c’est l’histoire d’un groupe d’amis artistes et fauchés, qui vivent dans l’East Village New-Yorkais à la fin des années 90, tandis que l’épidémie de sida fait rage. Roger (Travis Ross), le musicien, cherche désespérément la chanson qui lui apportera la gloire, et ne sort plus de chez lui depuis qu’il a appris qu’il a le sida. La rencontre avec Mimi (Alexa Lopez), sa voisine qui officie comme danseuse de charme et a besoin de sa dose à ses heures perdues, le motivera-t-elle à sortir ? Mark (Gaten Matarazzo), son colocataire, aspirant documentariste, vient, lui, de se faire larguer par sa petite amie, Maureen (Lazy Violet), une diva se rêvant comédienne, pour Joanne (Danielle Fiamanya), une avocate qui peine à supporter ses extravagances. Leur ami Collins (Billy Nevers), ancien professeur au MIT, qui leur rend visite, tombe amoureux d’Angel (Jeevan Braich), un travesti lumineux, et comme lui, séropositif. Enfin Benny (Joaquin Pedro Valdez), qui a quitté leur colocation pour rejoindre les plus aisés, vient leur réclamer le loyer, ″rent″, en anglais, qu’il ne peuvent bien sûr payer…

Si le résumé que nous venons de vous faire ne le met pas en avant, Rent est follement dynamique, drôle, émouvant, et plein d’une rage de vivre qui forme le socle de cette pièce, ayant révolutionné le théâtre musical lors de sa sortie en 1996. Son auteur, Jonathan Larson, décédé la veille de la première, a remporté de manière posthume le prix Pullitzer pour cette pièce, ainsi que plusieurs Tony Awards dont ceux du Meilleur Musical, Meilleur Livret, Meilleure Musique en 1996.

Etre un "nous" plutôt qu’un "eux"

Luke Sheppard, qui vient de remporter un Oliver Award pour sa mise en scène de Paddington au Savoy Theatre, avait déjà mis en scène Rent en 2020-21 pour le Hope Mill Theatre à Manchester, et c’est ainsi qu’il avait été décidé de transférer le spectacle dans le West End. Il présente cette année à Londres une superbe variation du travail que Michael Greif (le metteur en scène de la version originelle) avait réalisé en 1996 à Broadway. 

Nous sommes donc face à une scène complètement ouverte, sur laquelle quelques spectateurs ont la chance d’être assis. Le concept, lancé cet été avec Jesus Christ Superstar a ici plus sens encore, puisque la mise en scène s’attache à briser le quatrième mur en permanence pour inclure le spectateur. Ainsi, les personnages évoluent sur scène, sans un mot, alors même que le public s’assoit encore : Roger nous observe avec un petit rictus moqueur, Benny envoie des cœurs au balcon, Collins nous regarde… L’orchestre s’installe dans la partie supérieure du décor, recouverte de temps à autre par des rideaux servant de support de projection, et derrière lesquels l’on devine parfois la silhouette d’Angel, surplombant les autres tel un fantôme -un ange- en devenir.

Autour, quelques décors modulables, des accessoires posés de-ci de-là, beaucoup d’écrans cathodiques, et les tables, éléments centraux de la première mise en scène, qui conservent ici leur importance devenant siège, podium, lit, selon le besoin… 

Un plateau tournant central permet à tous les spectateurs, ceux assis en fond de scène compris, de profiter de la performance. Il arrive que les personnages tournent le dos à la salle, ce qui ajoute presque au naturel, abolissant l’aspect artificiel d’une pièce constamment jouée face public. 

Crédit : Pam Raith

Tout comme Greif, Sheppard laisse entrevoir l’envers du décor : les structures sont visibles, et les comédiens font des allers-retours en coulisses à vue -Collins par exemple, lorsqu’il se fait tabasser, sort un instant pour revenir avec des contusions au visage-. Même lorsqu’ils ne jouent pas, ils sont presque toujours assis sur les chaises placées devant le public sur scène. Ou dans le théâtre lui-même, emploi étant régulièrement fait des escaliers menant vers l’orchestre.

Tous les espaces et plans sont exploités, hauteur, fond de scène, avant-scène, orchestre… En résulte une représentation qui nous inclut et nous enveloppe, comme lorsque le théâtre s’allume entièrement sur le ″To people living with, not dying from disease ″ (″Au gens qui vivent malgré la maladie, et refusent d’en mourir.″) de ″La Vie Bohème B″, ou lors de l’ouverture du deuxième acte, sur un superbe ″Seasons of Love″ : les comédiens, tout sourire, occupent la scène en son entier, et l’on s’aperçoit que la guirlande guinguette qui en faisait le tour éclaire soudain tout le théâtre…. Il n’en faut pas plus pour créer un sentiment de communion entre les comédiens -qui ne sont soudain plus véritablement leurs personnages même s’ils existent toujours visuellement- et le public ; toutes les personnes dans le théâtre semblent liées par la force du message de la pièce de Jonathan Larson, souligné par une mise en scène qui permet réellement de le faire : il faut vivre le présent.

Ce public bigarré, multiple, comme tout droit sorti de Rent, semble vivre, le temps de la représentation, dans cette société rêvée, où l’art, la liberté, et le bonheur des moments partagés l’emportent sur tout le reste. Combien de spectateurs remuent les lèvres en silence, fredonnant les chansons qu’ils connaissent par cœur ? Combien remuent tout court, emportés par la musique ? Rent offre une atmosphère particulière, qui s’apparente au concert, et qui fait écho une fois de plus, à la mise en scène originale -Michael Greif désirait en véhiculer l’immédiateté. Ici, on sent physiquement les vibrations brutes des basses des guitares, on meugle joyeusement lorsque Maureen nous le demande, et ″What You Own″ se termine littéralement par Mark et Roger dans le feu blafard des projecteurs, entourés de néons bleus et rouges rappelant le drapeau américain, micros en main. Autour de nous, des spectatrices emportées par la musique, dansent sur leurs sièges et lèvent régulièrement les bras durant le spectacle pour exprimer leur émotion et leur bonheur. Personne ne les en empêche, et c’est tant mieux.

Des personnages qui se réinventent

Côté scène, les personnages se réinterprètent également, et c’est un choix gagnant. 

Gaten Matarazzo surprend. Il campe un Mark chaleureux, très doux, presque effacé, qui reste en retrait de toutes les passions et drames qu’il filme. On pourrait presque y voir le metteur en scène observant ses comédiens, surtout à la toute fin du spectacle, quand il circule à l’avant-scène tandis que tous reprennent ″No Day but Today/Seasons of Love″.

Travis Ross, excellent, nous présente un Roger qui souffre énormément et qui lutte, en proie à une colère bien plus retenue que ce que l’on avait l’habitude de voir. C’est la douleur, l’incapacité d’accepter la maladie, qui le rongent. La mise en scène de la chanson ″Will I″ appuie ce choix d’interprétation, puisque les chanteurs entourent Roger, prostré sur une table, rageant, luttant avec son désir de sortir (vivre) et la honte de la maladie qui l’en empêche. Face à lui, Alexa Lopez joue Mimi, toujours sûre d’elle, mais complètement fébrile, droguée, malade -fragile avant tout-. Les fêlures du couple se répondent parfaitement, et c’est une interprétation qui vole, à notre plus grande surprise, la vedette aux binômes Maureen/Joanne et Collins/Angel pourtant très réussis. Il faut dire que l’image finale de Roger étreignant Mimi de tout son être est particulièrement belle et poignante.

Crédit : Pam Raith et Danny Kaan

On aurait envie de parler de chaque personnage, comme leurs interprètes sont tous impeccables ; on voudrait vous détailler tous les éléments de mise en scène qui nous ont séduits (la référence à Hair, par exemple, sur l’un des panneaux de la manifestation…), mais il n’y a rien de mieux que de le vivre soi-même, on vous y encourage. Plus que 250 560 minutes pour aller découvrir Rent au Tom Stoppard Theatre. N’hésitez pas. No Day but Today.

Rent
Image de Marie Laugaa

Marie Laugaa

Tombée dans la comédie musicale en même temps que le cinéma, avec mes premiers films -Le Magicien d’Oz, Les Demoiselles de Rochefort, et Disney, évidemment-, la révélation se fait lorsqu’à 12 ans je découvre la version scénique du Passe-Muraille mise en musique par Michel Legrand. Puis Notre-Dame de Paris finit de me rendre addict… Quelques années plus tard, c’est Londres, Le Roi Lion, et ses théâtres à perte de vue : un coup de foudre instantané ! Côté français, le Vingtième Théâtre devient mon QG, les événements Diva ma fête nationale, mais le genre reste encore assez confidentiel… Depuis, bonheur !, on ne compte plus les productions, la comédie musicale ayant enfin commencé à débarquer en fanfare si méritée. Allez, on se fait plaisir et on en discute ?
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