Critique : « Midnight at the Never Get » à la Menier Chocolate Factory de Londres

Temps de lecture approx. 6 min.

La Menier Chocolate Factory s’est transformée le temps d’un été en un cabaret clandestin pour accueillir la comédie musicale Midnight at the Never Get. Si le principal attrait commercial se trouvait dans la présence de Ben Platt, l’œuvre se révèle d’une très grande qualité et touche en plein cœur. Un spectacle plein de promesses qui, on l’espère, n’a pas fini de faire parler de lui.

Le plus grand des petits théâtres londoniens

Malgré sa petite jauge de 180 places loin du centre touristique, la Menier Chocolate Factory s’est imposée comme l’une des institutions théâtrales londoniennes les plus prestigieuses. Depuis son ouverture en 2004, le théâtre a vu naître de nombreuses productions qui ont par la suite conquis le West End et Broadway. C’est dans ce lieu que Cynthia Erivo a joué The Color Purple pour la première fois, que Maria Friedman a conçu sa version de Merrily We Roll Along ou, encore plus récemment, que les récents revival de The Producers et Funny Girl ont été créés. Une succession de spectacles prestigieux qui ont majoritairement été auréolés de récompenses.

Mais plutôt que de reprendre un classique du répertoire, la Menier Chocolate Factory a accueilli cet été la première production majeure de cette petite comédie musicale. Petite par sa taille, mais portée par une équipe créative de renom. Midnight at the Never Get est le fruit de l’imagination de Mark Sonnenblick, qui a récemment connu un énorme succès en cosignant la bande originale du phénomène KPop Demon Hunters, dont le tube « Golden » qui a remporté l’Oscar de la chanson originale. Dans cette entreprise il est accompagné par le très expérimenté David Cromer à la mise en scène, lauréat d’un Tony Awards pour The Band’s Visit.

Ben Platt © Johan Persson

Située dans l’arrière salle du bar new yorkais transformé en cabaret clandestin, l’œuvre prend la forme d’un tour de chant d’un artiste nommé Trevor Copeland. Ce dernier dédie cette soirée à Arthur Brightman, un compositeur (fictif) de renom dont le décès a été annoncé plus tôt dans la journée. À travers une succession de chansons, toutes venant de cet artiste, Trevor relate sa rencontre avec ce-dernier qui mènera à une grande collaboration artistique, leurs débuts à New York et leur romance contrariée par l’homophobie ambiante des années 1960.

Ben Platt dans son élément

Trevor Copeland est interprété par Ben Platt, créateur du rôle-titre de Dear Evan Hansen. S’il est devenu de bon ton de dénigrer l’acteur ces dernières années – principalement dû à son statut de nepo-baby, sa performance peu convaincante dans le film tiré de Dear Evan Hansen ou encore quelques sorties médiatiques laissant voir un certain ego – il faut reconnaître qu’il déborde de talent. Difficile de ne pas se laisser séduire dès son entrée. Il dégage un charme et une autorité scénique naturelle, campant un personnage plus assuré (en apparence) que ce qu’on a pu lui donner habituellement et il s’est pratiquement défait de ses tics vocaux qui peuvent agacer. Surtout il se jette tout entier dans cette œuvre qui ne le ménage pas. Constamment sur scène pendant 1h40, sans entracte, chantant la quasi-intégralité d’une partition pas toujours évidente (mais qui lui va comme un gant) et passant par tous les états émotionnels. Ben Platt est un bon chanteur, mais il est surtout un excellent comédien et le voir évoluer dans un si petit espace relève presque du privilège.

Gregor Milne et Ben Platt © Johan Persson

Au-delà du tour de force de la star du show, l’œuvre en elle-même demeure extrêmement solide. La partition de Mark Sonnenblick se montre très agréable à l’oreille, dans un pastiche de ballades jazzy des années 1940-50, avec des paroles très justes, parfois amusantes et surprenantes. Dans une veine comique « My Man in Blue » se démarque, dénonçant les violences policières faites aux personnes LGBTQIA+ en enchaînant les jeux de mots grivois. Les grandes ballades sentimentales, sans non plus rivaliser avec les standards de l’époque, savent tout de même faire résonner la corde sensible grâce à des mélodies qui semblent déjà familières, rendant d’autant plus crédible ce biopic festif.

Une histoire bouleversante

En plus de sa musique, et contrairement à ce que sa forme pouvait présager, le spectacle fait preuve d’un grand sens de la narration. Celle-ci ne cesse de se développer au cours de la soirée, brouillant la frontière entre le tour de chant et le drame romantique. Les scènes de flashbacks prennent progressivement de plus en plus de place, découvrant de nouvelles facettes de l’histoire. Cette surabondance de niveau de lecture peut paraître un peu brouillonne par moment, mais la mise en scène parvient à rendre le tout cohérent sans perdre une part de mystère, jouant habilement avec l’espace scénique, agrandissant le terrain de jeu au fur et à mesure. L’histoire sert également de prétexte pour aborder, sans tomber dans le misérabilisme, ce que pouvait être le quotidien d’un couple homosexuel dans les années 1960 et les évolutions des luttes LGBTQIA+. Surtout, la force du livret réside dans l’écriture des personnages, brossant un portrait complexe et nuancé de deux êtres humains, avec des défauts qu’on ne cherche pas à excuser mais plutôt à comprendre.

Gregor Milne © Johan Persson

À cet égard, la figure d’Arthur Brightman, le compositeur en plein dilemme entre son envie de succès et le respect de son intégrité, se révèle particulièrement fascinante. Il faut à ce titre souligner la très belle performance de Gregor Milne, déjà repéré dans Fiddler on the Roof à Regent’s Park, bien loin de simplement donner la réplique à Ben Platt. Il apparaît au début comme le pianiste accompagnateur du récital, rappelant même dans son jeu les hésitations de musiciens forcés à dire quelques répliques dans un spectacle. Mais lors de l’évolution de la soirée, et lorsque les scènes du couple prennent le dessus, il se métamorphose progressivement montrant ainsi toute l’étendue de sa palette de jeu et de sa voix. Il forme d’ailleurs avec Ben Platt un très beau duo, avec une alchimie naturelle et palpable.

Tous ces ingrédients font que, sans prévenir, cette comédie musicale intimiste saisit par sa sincérité et son intelligence jusqu’à son final bouleversant mais optimiste. Une parenthèse enchantée dans un petit théâtre transformé en cabaret qui nous raconte une histoire d’amour bien plus surprenante qu’il n’y paraît, laissant derrière elle un beau parfum de nostalgie. Les représentations sont terminées depuis déjà quelques semaines, mais on ne peut qu’espérer que cette petite pépite revienne un jour.

Midnight at the Never Get
Image de Romain Lambert

Romain Lambert

Membre de Musical Avenue depuis juin 2012, je suis passionné bien évidemment de comédies musicales mais aussi de ballets. Je passe la majorité de mes soirées entre l'Opéra Garnier, Bastille et le Théâtre du Châtelet. Je voue un véritable culte a Stephen Sondheim et j'essaye de chanter "Glitter and be Gay" sous la douche.
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